Dimanche 28 juin 2026
Qu’est-ce que je regarde ?
Une traversée des apparences #2

David Solomons, Marble Arch Subway, 2008

David Solomons est un photographe anglais, né le 31 décembre 1965. Il a étudié la photographie documentaire à Newport entre 1993 et 1996. Pendant cette période, il est passé de la photographie en noir et blanc à la couleur. Sa première série photographique, Underground, a été achevée lors de ses études à Newport. Il y explore le métro de Londres en utilisant la lumière artificielle. Il photographie les rues de Londres et ses habitants. Il édite des zines photos chez Bump Books.

Après ses photos du métro, David Solomons s’est lancé dans un projet sur Londres axé sur la vie urbaine. Londres était une ville trop vaste pour pouvoir, selon lui, réussir son projet. En 2001, il a réalisé que le West End était généralement son lieu de prédilection pour prendre des photos, et l’expression « à l’Ouest » s’est imposée à lui. Pendant 12 ans, il a arpenté les quartiers commerçants animés d’Oxford Street et de Covent Garden. Il avoue avoir bu des verres dans presque tous les pubs de Soho et être tombé par hasard sur des dizaines de manifestations, d’événements, de fêtes de rue et de festivals culturels.

J’ai découvert son travail sur Instagram. J’ai écrit plusieurs courts textes à partir de ses photographies, qui figurent dans son livre Up West, pour mon projet des Lignes de désir. J’ai acheté le tirage d’une de ses photographies qui se trouve désormais exposée sur les étagères de ma bibliothèque. C’est une photographie prise en 2008 à l’extérieur de la station de métro de Marble Arch, à Londres.

Dans la plupart de ses photographies, le cadrage dynamique, les lignes de force très marquées, retiennent l’attention, dans la vivacité des mouvements, des positions entre les personnes photographiées, les espaces qui les réunissent dans un même temps, leurs situations, leurs expressions, leurs relations sautent aux yeux. L’image se donne à voir avec la même évidence que le photographe a réussi à saisir l’effervescence de la vie en milieu urbain : les jeux de regards, les gestes esquissés. Dans l’image de ce jeune garçon qui jongle avec son ballon de foot, c’est tout le contraire. Sa solitude nous intrigue, dans le vide de ce lieu, laissé à l’abandon, que le garçon utilise comme terrain de jeu, à l’abri des regards, libre de jouer comme il le veut, sans gêner personne. C’est le temps suspendu de cette scène anodine qu’offre la photographie. Dans ce temps qui nous permet de saisir ce qui est en jeu dans cette image. Ce qui est écrit sur les murs qu’on a vainement tenté d’effacer. La caméra de surveillance hors service, ne tenant plus qu’à un fil. Un tag de Bansky sur le mur de béton gris qui vient ironiquement en interroger le sens : Qu’est-ce que tu regardes ?

Les murs s’effritent avec le temps, et ce qui a été écrit dessus, lointaine revendication, s’efface parfois ou perd son sens plus vite que ces publicités qui envahissent nos villes. Ici, c’est l’absurdité du système sécuritaire, un temps dénoncé sur ce mur gris et nu qu’une caméra de surveillance cadrait, on se demande bien pourquoi, peut-être pour surprendre ceux qui venaient peindre leurs graffitis interdits. La caméra ne fonctionne plus depuis longtemps, pendant à son câble électrique, inutile. Un jeune garçon s’est emparé de l’endroit pour y jouer au ballon, le bruit des rebonds l’amuse, lui emplit la tête. Adroit, il jongle avec sa balle de football qu’il ne quitte pas des yeux, elle tournoie au-dessus de sa tête, à chaque fois qu’il tape dedans, la balle monte un peu plus haut, toujours plus haut, et la voilà soudain qui s’immobilise en l’air, et se fige, comme ces étoiles qui, la nuit, nous fascinent tant, car elles nous racontent avec leur lumière l’histoire de leur disparition.

Je regarde ce qui arrête un temps mon regard sans jamais le fixer, libre de circuler dans ce lieu à l’écart, cet espace réduit, désolé, dans un angle mort de la ville, attrapant au vol le geste de cet enfant qui révèle tous les signes que je n’aurais sans doute pas remarqués sans cela, sur les murs qui l’entourent, l’emprisonnent, alors qu’il ne quitte pas des yeux son ballon tournoyant dans l’air, pour mieux le relancer à sa retombée. Dans l’ambre du prénom AMBER, écrit en lettres capitales, la résine fossile sécrétée il y a des millions d’années par des conifères ou des plantes à fleurs, je retrouve le jaune mordoré des lampes restées allumées en plein jour. Je pense au nom du système d’alerte en cas d’enlèvement d’enfants, AMBER Alert. Le garçon est seul, sans aucune surveillance. La caméra ne fonctionne plus depuis longtemps. Nous le regardons jouer, tête en l’air, à la fois insouciant et concentré. La photographie suspend le temps pour nous permettre de circuler à l’intérieur, de comprendre le sens de ce qui nous entoure, dans le mouvement d’une écriture qui exige l’attention de la lecture.


Une traversée des apparences est une série de textes sur les photographies qui nous accompagnent, fragment d’un monde, arraché au temps et à l’espace.

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