Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.
« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».
Jorge Luis Borges, Fictions
Je reviens dans le parc Montsouris. Il y a quelques mois, ma précédente caméra s’y est arrêtée de fonctionner. J’ai dû repousser la marche-lecture autour de Rien que les heures à cause de la canicule. Aujourd’hui, je ne parviens pas à filmer ce que je souhaite. Lorsqu’un logiciel s’interrompt brutalement, en plein montage vidéo par exemple, le film présente ensuite une anomalie à l’endroit précis où le programme s’est arrêté. Une opération d’écriture ou de calcul peut être interrompue, laissant sur le disque un fichier temporaire, un cache ou une donnée partiellement écrite que le logiciel va retrouver lors de sa prochaine utilisation. Le logiciel peut également avoir enregistré l’état du projet juste avant le crash et le recharger au redémarrage. Est-ce qu’un lieu peut de même garder en mémoire les traces d’un accident et cristalliser les risques d’une répétition de ce dernier, donnant l’impression que l’endroit est maudit ? Que projette-t-on sur ce lieu pour qu’il nous donne cette fausse impression ?
En ce moment, j’écris moins. Je ne diffuse plus systématiquement tout ce que j’écris. Prendre le temps pour ne pas s’y perdre. J’ai toujours autant besoin d’écrire, mais je ne garde pas toujours ce que j’écris. Longtemps j’ai écrit pour arrêter le temps, pour fixer ce qui se passait en moi, dans ma vie, tout ce que je voyais, ce à quoi je pensais, ce que je ressentais. J’ai l’impression d’être de moins en moins lu. Mon site continue à être suivi très régulièrement, mais je sens qu’il y a de moins en moins de lecteurs et de plus en plus de robots sur internet. Nos textes servent désormais prioritairement à enrichir les données d’entraînement des IA pour que des robots écrivent à notre place des textes que personne ne lira.
Je n’avais pas reconnu ce décor dont nous nous approchions avec Caroline. Sans doute à cause du chemin emprunté à travers bois, où nous avancions sans repères précis. Nous devinions l’étang derrière les arbres, ne le voyant qu’à travers les branches, en contrebas du chemin. Sur le quai relativement étroit, un vieux château avec ses tourelles. Je n’ai pas trouvé le film dont cette bâtisse était le cadre et dont Caroline essayait de me faire deviner le titre. En précisant qu’il s’agissait de Funny Face (Drôle de frimousse), réalisé par Stanley Donen, je me suis alors souvenu avec précision de la scène où le photographe de mode, Fred Astaire, vient prendre en photo son modèle Audrey Hepburn en robe de mariée. L’édifice qui fait office d’église dans la toute dernière séquence de leur mariage est en réalité le château de la Reine Blanche, à Coye-la-Forêt, au bord des étangs de Commelles. Dans mon souvenir, le film avait été tourné en studio. L’artificialité foncière des films musicaux, avec leurs dispendieux décors extérieurs reconstitués en studio, couleurs et lumière retravaillées, expliquait mon erreur. Dans la lumière changeante de cette journée, je ne reconnaissais pas les lieux de ce film, projeté dans un autre très différent.
Le temps passe. On vieillit. Certains marqueurs sont plus perceptibles que d’autres. Le travail est l’un d’eux. Quand on est fonctionnaire comme moi, il y a ce moment où l’on vous attribue une distinction honorifique pour vos années de travail. Je ne connais que quelques-uns de mes collègues de la direction des affaires culturelles de la ville, présents dans la salle à l’hôtel de ville de Paris, des bibliothécaires comme moi, mais également des collègues des conservatoires parisiens ou des personnels administratifs. J’en ai croisés certains à l’occasion de formations, de redéploiements passagers ou de réunions de travail. Je réalise qu’ils ont pris un coup de vieux. Ils sont un peu plus voûtés que dans mon souvenir, cheveux gris, émus de se retrouver là, mis à l’honneur. Cette année, j’ai donc reçu la médaille d’argent. Vingt ans de travail dans la fonction publique, tout d’abord à Melun puis à Paris. Dans le même temps, pour présenter mon dossier en préfecture, mon employeur m’a demandé récemment ma carte d’identité car je suis éligible à la médaille vermeil au titre de l’année 2027. J’imagine que j’ai obtenu la médaille d’argent à titre rétroactif pour pouvoir bénéficier de la médaille vermeil. C’est curieux ce raccourci temporel. Passer de vingt à trente ans en quelques années.
Depuis plusieurs mois, avec Caroline, nous essayons de nous éloigner de Paris lorsque nous décidons de nous promener le dimanche, à la recherche de nouveaux paysages, à moins d’une heure de Paris. Nous découvrons les beautés incroyables de la banlieue parisienne. Nous traversons des bois et des forêts, longeons des étangs, des canaux, des rivières, à l’écoute des sons de la nature. Sensation d’un dépaysement qui annonce la nécessité de s’éloigner de Paris, pour préparer les années à venir. C’est un peu présomptueux, j’en ai conscience, mais j’ai la sensation d’avoir épuisé la ville. Ce journal vidéo en est sûrement le révélateur le plus marquant. Depuis huit ans, je reviens fréquemment sur des lieux à Paris que j’ai déjà filmés plusieurs fois, en différentes saisons. Cela m’oblige à changer de perspective pour éviter la répétition, à trouver de nouveaux angles, à porter un regard inédit sur ces lieux que je connais bien. Cela me permet de garder une trace de leur évolution au fil du temps, de ressentir chaque jour l’immense et compliqué palimpseste de la ville. Lorsque je traverse ces endroits, je commence à percevoir désormais, à la place des images nouvelles qui auparavant se surimprimaient aux anciennes, l’effacement progressif du lieu, et à travers lui, le mien.



