Réinventer en temps réel
En promenade dans le 13ème, nous débutons notre parcours aux Gobelins, par le Square René Le Gall. Dans une petite portion à l’entrée, un jardin partagé, des jeunes y avancent tête baissée. Ils cherchent des chocolats de Pâques. Leur mère repasse derrière eux pour leur montrer ceux qu’ils ont oublié en chemin. En observant les plantes, les fleurs et les arbres du jardin, nous en trouvons à notre tour, au milieu de l’herbe, en équilibre sur une branche, sous les feuilles des arbustes. Le charme de ce jardin vient de la diversité de ses espaces. Il y a la partie occupée par des bandes de gazon au centre desquelles se dresse un obélisque encadré par quatre gloriettes. Au centre, le sous-bois divisé en bosquets s’ordonne autour de l’allée médiane, plantée de diverses essences qui viennent s’ajouter aux charmes et aux cèdres bleus plantés sur le pourtour du jardin. En avançant dans le jardin, nous croisons deux femmes qui discutent. J’entends l’une d’elles prononcer cette phrase : Je ne suis pas très virtuelle. Le jardin est situé à l’emplacement de l’ancien potager des tapissiers de la Manufacture des Gobelins. Celui-ci se dressait sur une des nombreuses petites îles que la Bièvre entourait autrefois. On l’appelait l’Ile aux Singes, les bateleurs avaient l’habitude d’y laisser leurs singes en toute liberté. L’Ile de la Cité et l’Ile Saint-Louis voisinaient avec l’Ile Louviers et l’Ile Maquerelle. La vallée de la Bièvre était alors un lieu très vivant, dynamique, malgré les odeurs putrides qui s’échappaient de la rivière. Les Parisiens venaient s’encanailler dans les guinguettes, qui s’étaient multipliées après la construction du mur des Fermiers Généraux, car le vin n’y était pas taxé. On y buvait une bière réputée depuis que des ouvriers flamands, venus travailler à la Manufacture des Gobelins, avaient ouvert sur place des brasseries. Traverser l’espace d’une ville c’est le parcourir à travers le palimpseste d’un temps qu’on ne perçoit que certaines strates.
Grand retard
Nous contactons un usager de la bibliothèque à propos d’un grand retard. Il devait rendre le 13 janvier 2026 l’ouvrage qu’il avait emprunté. Nous l’invitons à le rapporter au plus vite à la bibliothèque, avant qu’il ne reçoive une facture du Trésor public. Je ne peux m’empêcher de sourire en découvrant le titre du livre : La procrastination : l’art de reporter au lendemain, de John Perry.
Toutes les images du futur
En quête d’info est le festival de décryptage des médias dans les bibliothèques de Paris. À cette occasion, j’ai animé plusieurs ateliers autour de l’IA pour différents types de publics. Dans l’atelier sur la création d’images, de vidéos et de musique, nous avons tenté de repérer celles générées par l’IA pour questionner ces différents médias, afin d’inviter le public à développer son esprit critique, à mieux s’informer et à réfléchir à la place qu’on accorde à l’IA dans notre rapport aux images et à l’information. Je me suis rendu compte que les images créées récemment avec l’IA étaient devenues beaucoup plus difficiles à différencier qu’auparavant. Les précautions d’usage pour repérer ces images ne sont plus aussi efficaces. Les détails anatomiques par exemple, comme les pupilles asymétriques, les reflets identiques dans les deux yeux ou des regards « vitreux » qui étaient caractéristiques jusqu’à présent, ne le sont plus autant. Il en va de même pour la cohérence physique. Les IA peinaient à reproduire fidèlement l’interaction de la lumière avec les objets. Les ombres ne correspondaient pas toujours à la source lumineuse apparente et les reflets pouvaient être faussés. C’est de moins en moins le cas. De même pour les imperfections textuelles. Les mots sont moins déformés, illisibles. La tendance à la perfection était une particularité esthétique de cette technologie. Une image trop parfaite est suspecte. L’IA avait tendance à créer des surfaces anormalement lisses, une peau sans pores ni imperfections, et des couleurs trop saturées ou artificiellement atténuées. Dans la nature, les textures présentent toujours une certaine irrégularité, l’IA peinait à les reproduire de manière convaincante, même si on assiste depuis peu à des évolutions remarquables.
L’attente patiente de ce moment précis
Rien que les heures est arrivé. Un enchainement de circonstances m’empêche de trouver le temps de prendre le livre en main et de le parcourir. Je vérifie juste la dernière correction apporté au texte, mais restée sans réponse, une coquille sur le nom de mon premier éditeur. J’ouvre le livre, le soupèse, tourne brièvement quelques pages. Je dois aller travailler. J’attends curieusement d’être seul le soir avec le livre pour le consulter plus attentivement. J’aime la couleur et le graphisme de la couverture. La taille du livre. La qualité du papier, pas trop mince comme cela arrive de plus en plus souvent. La mise en page, qui est moins aérée que celle que j’avais imaginée en envoyant le texte il y a huit mois, mais dont Éric m’a persuadé de la pertinence, permet en effet une lecture plus fluide. Je lis quelques passages. Je me sépare du texte pour mieux le retrouver. Je ne le lis plus comme j’ai pu le faire pendant ces derniers mois de relecture, avec cette impression d’un texte mouvant, sans arrêt changeant, aux multiples variations et développements possibles. Les mots sont écrits noirs sur blancs. Ils acquièrent une forme d’autonomie qui me permet un certain détachement dans ma lecture. Je sais que je suis l’auteur de ce livre, mais avec sa publication, et l’objet clos que je tiens enfin entre mes mains, je deviens son premier lecteur.





