Les sacrifices et les rituels d’aujourd’hui
Je me souviens de l’apparition du jeu vidéo mobile Pokémon GO qui utilisait la localisation et la réalité augmentée. J’ai essayé d’y jouer à l’époque, alors que nous étions en vacances à Lyon, pendant l’été 2016, mais mon téléphone rendait difficile l’expérience. Je garde en mémoire les attroupements de curieux qui marchaient, le téléphone devant eux, le tournant en l’air comme une boussole, à la recherche de créatures invisibles. Leur déplacement était cocasse. Je me disais qu’ils jouaient à un jeu qu’ils étaient les seuls à voir. En fait, ils étaient très nombreux à jouer, puisque ce jeu en ligne massivement multijoueur permettait à un grand nombre de personnes d’interagir simultanément dans un monde virtuel tout en évoluant sur une carte des environs utilisant la géolocalisation du joueur. D’une certaine manière, ils cartographiaient également. À l’époque, je travaillais avec Ulrich Fischer au prototype de l’application de mon récit Les lignes de désir, proposant l’expérience d’un livre en marche. J’enviais l’approche ludique utilisée pour faire déplacer tous ces gens dans l’espace public. Sans le savoir, ces personnes produisaient une masse d’images, de trajectoires, de regards. Une ville enregistrée en marchant, dans la répétition des pas. Une ville vécue, fragmentée, recomposée. On découvre aujourd’hui que Niantic Spatial, la filiale d’intelligence artificielle fondée il y a un an par le créateur du jeu, exploite les données collaboratives composées d’images de repères urbains géolocalisées collectées via le jeu pour construire « un système de positionnement visuel, une technologie qui détermine votre position à partir de ce que vous voyez. » Autrement dit, ces 30 milliards d’images, photographies de bâtiments ou repères visibles, issus de l’expérience des joueurs, ont contribué à l’élaboration d’une immense cartographie visuelle du monde, qui va permettre de guider des robots de livraison afin qu’ils s’orientent dans l’espace avec une précision beaucoup plus grande. Ce qui relevait de l’expérience devient infrastructure. Ce qui appartenait à l’errance devient système. Il y a là une forme de délégation silencieuse. Un détournement mercantile du jeu. Mais ce n’est pas nouveau. Depuis longtemps, les reCAPTCHA de Google, tests conçus initialement pour déterminer si un utilisateur en ligne est vraiment un humain, et non un bot, détournent cet usage et profitent du travail des utilisateurs afin d’améliorer son programme de reconnaissance optique de caractères (ROC). Les clics, les likes, toutes nos recherches nourrissent des modèles prédictifs. Nos conversations elles-mêmes servent à affiner des intelligences artificielles. Nous croyons utiliser des outils, mais en retour ce sont eux qui nous utilisent. Quand c’est gratuit, c’est toi le produit. On connaît bien la formule qui résume notre relation ambiguë au numérique. Les entreprises technologiques mettent l’attention au centre d’une pratique qu’on a trop longtemps voulu croire gratuite. Mais, marcher, c’est autre chose. C’est produire une carte qui n’appartient qu’à soi. Une carte intime, évolutive, faite de détours, d’habitudes, de raccourcis, de souvenirs. Elle ne se voit pas. Elle se superpose à la carte commune sans jamais s’y réduire. Chaque trajet invente une ville légèrement différente qui n’appartient qu’à nous.
Ce qui empêche et oblige à la fois
Se sentir chez soi dans un appartement qu’on loue, qui n’est pas un ersatz de la chambre d’hôtel, un véritable endroit où vivre, mais qui ne nous est pas prêté, comme cela m’est déjà arrivé. Je me souviens notamment avoir été hébergé par Enrico Agostini Marchese qui m’avait amicalement accueilli dans son appartement à Montréal, pendant une semaine, alors que d’habitude on me réservait une chambre d’hôtel pour la période du colloque pour lequel on m’invitait, prolongeant de quelques jours pour profiter de la ville. Je m’étais senti vraiment chez moi. Je retrouve la même impression de familiarité et de bien-être dans l’appartement que nous louons Caroline et moi à Marseille, dans le quartier Longchamp. C’est un appartement spacieux, lumineux et calme. Un appartement vivant, avec des plantes vertes, des œuvres d’art accrochées au mur, de beaux bibelots, et des piles de livres. Dans la cuisine, tout est à disposition pour cuisiner. Dans ces conditions, difficile de ne pas réussir à travailler sur notre projet. Nous avançons bien, consacrant une grande partie de la journée et de la soirée à l’écriture (lecture, réécriture des textes, discussions), le reste du temps étant consacré aux promenades en ville. J’en profite pour filmer tout en approvoisant ma nouvelle caméra. Si je ne rencontre plus du tout de souci de focus au début des plans, la mobilté de la nacelle me perturbe encore un peu. Mais c’est un outil incroyable.
C’était la Terre qui envoyait des signes
En quelques semaines, à l’été 1831, une éruption volcanique sous-marine a lieu en Méditerranée, dans le canal de Sicile, en face de la Tunisie. Elle provoque l’émersion d’une île éphémère qui disparaît sous les flots six mois plus tard seulement. Ce nouveau territoire éveille la curiosité des scientifiques et la convoitise des puissances européennes, le Royaume des Deux-Siciles, la France et l’Angleterre, en pleine expansion coloniale. Chacun de ces trois pays entre en compétition pour revendiquer cette île à la position stratégique. Elle devient Ferdinandea pour le Royaume des Deux-Siciles, en l’honneur du roi Ferdinand II de Bourbon, Julia, pour les Français en référence à la monarchie de Juillet, Graham Island, pour les Anglais, d’après Sir James Graham, premier seigneur de l’amirauté, et enfin Nerita, pour les populations locales. L’artiste Clément Cogitore s’appuit sur cet événement historique comme point de départ de son exposition au Mucem qu’il développe en un récit multiforme mêlant documentaire, récit historique et fiction spéculative, narration et contemplation. À travers un ensemble de différentes pièces aux formats et supports variés (documents d’archives, relevés scientifiques, croyances populaires, photographies sous verre gravé, installation filmique en 16 mm, reportage scientifique, et film de fiction), il analyse les mécanismes de revendication territoriale et la gestion des frontières, tente de substituer une logique de possession par une volonté de construire un espace commun. « Entre utopie et dystopie, si une terre qui n’appartient à personne réapparaissait aujourd’hui, quel usage commun pourrait-on en faire ? Quel nom lui donnerait-on ? Et quelles langues y parlerait-on ? » se demande l’artiste, dans le film Ferdinandea : Incertitudes, la vidéo qui constitue le cœur de l’exposition, projetée dans un espace dédié, au centre de la salle. Dans un contexte contemporain marqué par des crises migratoires et climatiques, le dispositif artistique de Clément Cogitore interroge la capacité des États à envisager la Méditerranée comme un espace de coopération plutôt que comme une zone de conquête.
L’envie de partir ne délivre pas
Je marche pour tenir debout. Ici n’est déjà plus. La ville ne m’accueille pas, elle me traverse. Dedans, je m’égare plus vite que dehors. L’espace s’ouvre devant moi. Alors j’avance. Chaque pas efface le précédent. Le sol accepte tout. Même l’espace a besoin d’être contenu. Les rues ne bougent pas, mais je les transforme en les traversant. Je ferme les yeux un instant et le bruit me suffit. La rumeur remplace la direction. J’aime entendre le bruit de la ville. Le mouvement fabrique un passage. Une traversée. D’un trottoir à l’autre, d’une lumière à une autre. Rien ne relie vraiment ces points, sauf le mouvement. Je ne sais plus si je pars ou si je reviens. L’espace est saturé de signes. Voyager c’est rester au même endroit et sentir le monde glisser en soi. Les lieux résistent, mais le corps insiste. Il avance malgré tout, comme s’il cherchait un seuil invisible. Chacun place son horizon où il peut. Je marche encore. Dans l’air, des appuis, des attentes. S’arrêter serait admettre que rien ne mène nulle part. Et pourtant, quelque chose répond toujours, un signe, un souffle, une direction possible. Tout départ a son arrivée.





