Dimanche 29 mars 2026
Ici n’est déjà plus
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L’enfance de l’art

J’anime samedi prochain un atelier de broderie sur photographie à la bibliothèque. Je n’avais jamais brodé jusqu’à présent, mais j’ai pensé que cela me plairait d’apprendre cette technique. Ce qui m’a motivé pour proposer cet atelier, c’était que la broderie permet une approche inédite de la photographie. Ce qui m’intéresse, c’est de proposer aux participantes à l’atelier de travailler à partir d’un matériau préexistant, une photographie personnelle, des images d’archives ou des cartes postales anciennes. L’enjeu est de mettre en valeur certains éléments de l’image, d’ajouter des textures, des motifs, du texte, de structurer certaines lignes de forces, de souligner certains détails, bref de créer un effet visuel surprenant par rapport à l’original. Grâce à la combinaison de l’image et des fils, chaque création devient unique. Aujourd’hui, j’ai réalisé ma première broderie, à partir d’une de mes photographies, deux sculptures de mains stylisées derrière une vitrine. J’ai souligné le contour des deux mains pour les rendre plus apparentes. Puis, entre ces deux mains l’une à côté de l’autre, j’ai tiré de faux fils pour évoquer le jeu de la ficelle à doigts qu’on pratique dans l’enfance. Pendant que je m’exerçais à enfiler les trois brins de fil à broder dans le minuscule chas de l’aiguille, puis à broder en suivant le point de tige avec des fils de différentes couleurs, je n’ai pas vu le temps passer, absorbé par la répétition de mes gestes, concentré pour maintenir une régularité des points, sans abimer la photo.

Jardins du Couvent, rue Levat, Marseille 3ème, 20 mars 2026

Cette épaisseur diffuse où rien ne se montre

En télétravail à la maison, je réalise deux montages pour la bibliothèque, l’un à partir d’extraits de films sur les robots et l’IA, dans le cadre d’une présentation vidéo qui aura lieu le samedi 18 avril, et le second sur le chantier de la place du Colonel Fabien que j’ai suivi pendant un an. Pour ce montage, j’avais plus de deux heures de rushs tournés entre janvier 2025 et mars 2026. et je souhaitais réaliser une vidéo de moins de quinze minutes. Cela supposait d’enlever de nombreux plans, de couper dans la matière des images. Aux premiers visionnages, on hésite souvent à trop en enlever, puis progressivement on se libère, on se lâche, on ne doit garder que l’essentiel, et c’est à force de visionnages et de découpages que l’essentiel se révèle, cela devient évident en évidant. Mais ce qu’on enlève n’est pas perdu, c’est même ce qu’on enlève qui nous permet d’en enlever encore, de clarifier ce qu’on va garder, qui s’éclaire et se précise dans la répétition de ces coupes. La dernière fois que nous nous sommes vus avec Anne, elle évoquait les milliers de mots qu’elle avait dû supprimer avant la publication de son livre Bruits. Je sentais une pointe de regret dans sa remarque, comme si ces pages existaient encore pour elle, alors même que le livre est publié et clos sur lui-même. Ce qu’on a supprimé des versions précédentes n’a plus lieu d’être selon moi, malgré le temps passé à y travailler, et l’intérêt de ce travail. La disparition de ces fragments est au cœur de la réussite du projet, de l’œuvre, puisqu’elle détermine sa cohésion générale.

Au loin le crépuscule

Commencer quelque chose en sachant qu’on sera interrompu, mais le faire quand même. Sentir que tout arrive trop vite alors que rien d’important ne s’est encore produit. Continuer à réfléchir alors que la réponse ne changera plus rien. Ne pas répondre tout de suite, attendre que l’émotion retombe. Savoir ce qu’on va faire, mais repousser de quelques secondes le moment de le faire. Ressentir une faute minuscule que personne n’a vue et vouloir quand même la réparer. Rester immobile dans une pièce en espérant qu’un bruit donne une direction au moment qu’on traverse. Participer à une conversation tout en observant en secret autre chose. Regarder des visages au hasard comme si l’un d’eux allait soudain compter. Avoir une certitude sans se rappeler ce qui l’a provoquée. Imaginer très clairement ce qui aurait pu arriver et ressentir cependant une forme de satisfaction que cela n’arrive pas. Ne pas choisir vraiment, mais accepter ce qui arrive comme si c’était volontaire. Ranger un objet à sa place tout en sachant qu’on va le reprendre dans deux minutes. Réaliser après coup qu’on aurait voulu rester un peu plus longtemps sur place. Ne rien dire parce que ce silence-là se suffit à lui seul. Entendre les mots mais les comprendre seulement quelques minutes après. Interrompre son geste et rester là quelques secondes, sans bouger, comme si le monde avait changé de direction. Se sentir plus lent sans comprendre à quel moment cela a commencé. Rester quelque part simplement pour voir comment la lumière peut changer. Être perdu dans ses pensées en regardant au loin le crépuscule.

Rue Germaine Tailleferre, Paris 19ème, 18 juillet 2020

Ce ciel et le ciel suivant

J’ai vu les arbres se couvrir de feuilles en quelques jours, alors qu’il restait encore sur certaines branches des feuilles mortes de l’automne. J’ai vu des lumières si changeantes, fluctuant en fonction des vents qui soufflaient si forts ce jour-là, que tout le paysage passait de l’ombre à la lumière dans un mouvement ondulatoire rappelant les murmurations d’oiseaux. J’ai vu des femmes chinoises improviser une danse sur une musique répétitive au milieu d’une place pavée trempée par la pluie de la nuit précédente, leurs gestes débutant une chorégraphie tout en persuadant de nouvelles arrivantes du bien-fondé de ce lieu pour danser. J’ai vu des corneilles se poser sur les branches d’un bouleau en fleurs, puis arracher des brindilles afin de fabriquer leur nid, à chacun de leurs mouvements, les chatons des bouleaux libéraient un nuage de pollen doré dans l’air. J’ai vu un défilé d’animaux fantastiques, dragons, licornes, salamandres, se déployant dans la forme évanescente des nuages. J’ai vu des averses de pluie et de grêle si soudaines qu’elles formaient sur la route des flaques dont les reflets s’agrandissaient en paraissant aspirer toute la ville à leur surfacer. J’ai vu des cerisiers en fleurs qui perdaient leur iconicité dans le gris d’un ciel sombre.

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