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LIMINAIRE
Pour en finir avec l’humanité joyeuse


Ce que la ville change à nos corps ? Comment nous transforme-t-elle à travers les rêves que nous faisons d’elle, non pas les nocturnes mais les rêves diurnes, ceux qui, à l’intérieur d’elle-même et en sa présence, nous permettent d’y vivre, d’y trouver notre place, en la parcourant, en la questionnant silencieusement sous la charge de nos pas répétés, de nos marches harassantes, en l’arpentant justement parce qu’elle nous obsède, nous entête et nous observe autant que nous l’observons, en nous perdant dans ses dédales et ses impasses ?

Fictions du corps est un ensemble de fictions brèves sur la ville et les figures qui la traversent, l’inventent avec leurs présences versatiles, qui font corps. Des textes à teneur fantastique qui cheminent dans un compagnonnage fidèle à Franz Kafka, Henri Michaux et Julio Cortázar.

François Bon a développé cet ensemble entre 2012 et 2014, prenant comme à son habitude ses dernières années, la forme d’une série accessible en ligne sur son site Tiers-Livre, avant qu’elle soit publiée par les éditions L’atelier contemporain, dans un magnifique livre accompagné par des illustrations de l’artiste Philippe Cognée. Avec le musicien et compositeur Dominique Pifarély, il en donne des lectures-performances, comme celle du 5 avril 2016 à la Maison de la Poésie.

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Dessin de Philippe Cognée

« Il ne faut pas confondre les hommes absents avec ceux qui, simplement, ne sont pas au même endroit que vous en même temps.

L’absence se perçoit, l’absence se sent, l’absence est un manque et une souffrance. Il ne faut pas confondre les hommes absents avec ceux qui auraient dû être là et ne le sont pas.

Vous êtes vous-même la totalité de l’espèce, et si vous êtes en ce lieu en relation avec un autre ou d’autres, vous êtes à vous seuls la totalité de l’espèce, vous parlez et agissez en son nom. L’absence, vous l’apportez avec vous, elle vous accompagne.

L’absence c’est l’insuffisance où nous sommes du dehors.

Il ne faut pas confondre les hommes absents avec les hommes transparents, les hommes invisibles, les hommes fuyants et tout autre mode d’être qui vous laisse seul en ce lieu, quand vous auriez souhaité ne pas, ou tout autre mode d’être qui est présent en ce lieu, mais ne vous est pas perceptible.

L’absence, pour un homme absent, suffisait-elle à le définir ? Les hypothèses tournaient principalement autour de cette idée : un homme absent, s’il l’est ici, l’est partout. L’absence est une qualité indépendante du temps et du lieu. Elle est absence à soi-même qui vous retranche des autres.

Et c’est pour cela qu’on en savait si peu sur les hommes absents. Pour cela que l’absence était un manque si douloureux ».

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Le livre fait naître au fil des pages des fictions nées de ces rêves qui nous viennent en ville, collection d’instants instables, de figures intrigantes et de personnages fuyants, de fanfreluches antidotées, notes sur les hommes indéterminés, notes sur les hommes barbares, notes sur les hommes de couleur, notes sur les hommes suspendus à des crochets, sur les lieux sans hommes, sur les hommes miroir, sur les hommes pulsatiles. 48 textes magiques ou l’intervention répétée d’un prestidigitateur intervient en signe révélateur. D’ailleurs, François Bon nous livre quelques hypothèses concernant l’élaboration de ce livre qui sont d’une justesse implacable et d’une grande beauté :

« La première et plus vraisemblable tenait à l’évolution de la communauté même : éclatée, sans plus rien savoir de son voisin le plus immédiat, un nostalgique, un archiviste, un scribe probablement borné avait entrepris cette enquête et cet inventaire, soit qu’il puisse avoir connaissance directe de ce qu’il établissait, soit qu’il se base sur des on-dit ou des textes de lois et constats conservés par l’administration centrale.

La deuxième disait que la communauté elle-même, sur toute l’étendue de la ville, avait enjoint qu’on lui transmette un état précis des qualificatifs, témoignages et modes de vie, qu’on avait ensuite synthétisé ces rapports et établi les principales catégories avant de les rassembler dans ce bref ouvrage.

La troisième disait que rien de tout cela n’était qu’invention : dans l’éclatement de la communauté, dans le désarroi de la ville morne et comme à elle-même absente, un scribe angoissé et rejeté, sans fonction ni emploi, avait voulu se venger en exagérant ainsi tous les traits invisibles de l’époque.

La quatrième était tout simplement une tentative de se consoler : on pouvait interpréter ce livre comme l’état d’une ville et d’une communauté il y a longtemps disparus, on pouvait l’interpréter comme une sorte de menace prophétique sur ce qui attendait désormais la communauté confrontée à son étiolement ou sa fin de plus en plus inéluctable ».
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Les immeubles en ruine, Philippe Cognée

Difficile de résister à la tentation alors, une fois le livre fermé, de prolonger encore un peu le plaisir de cette lecture alerte, en écrivant à notre tour quelques brèves notes en guise d’hommage à l’auteur et à son livre qui se présente à nous comme un atelier d’écriture.

notes sur les hommes qui sautent dans le vide sans jamais parvenir au sol

Dans ce temps suspendu, lorsqu’ils sautent. Sur les murs sur lesquels ils grimpent pour se lancer ainsi dans le vide, c’est toujours la même histoire qu’ils nous racontent, des histoires de voyages, des histoires vraies et fausses peu importe. Leur saut est un secret, un temps d’arrêt, ce qui dans la réalité résiste à la représentation. Saut dans le vide. En l’air ils arrêtent le temps, dans les vestiges de ce qui a déjà eu lieu, un coin de ciel bleu. Dans les vertiges de ce qui va s’accomplir d’inconnu. Mais jamais ils n’arrivent au sol. Ils disparaissent en l’air, s’effacent ravis, restant pour toujours dans nos mémoires en suspension.

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Les boxeurs, Philippe Cognée

notes sur les hommes Punching Ball

C’était inévitable avec toute cette violence en chacun d’entre-nous, et le bruit et la fureur de la ville qui nous assaillent au quotidien, comment parvenir à supporter cela sans exutoire ? Cet échappatoire. Il fallait pouvoir se défouler, passer nos nerfs sur quelqu’un pour nous soulager sans risquer d’être jugé, incompris, emprisonné. Ils restaient placide, silencieux. Sans expression. Mais à force de les frapper, de les cogner de toutes nos forces, en y mettant toute notre rage, notre rancœur, il arrivait parfois que nos coups déforment à ce point leur visage, et que sur leur face blessée, la bouche déformée sous les coups répétés, y fasse naître un sourire de mépris qui nous soulageait à peine.

notes sur les hommes à l’écoute

C’était devenu compliqué de se faire entendre dans le brouhaha général. Dans le train chacun écoutait sa musique, casque rivé sur les oreilles. Dans l’ascenseur la proximité nous interdisait d’aller plus loin en adressant la parole à nos voisins, au risque de paraître déplacé, indiscret. Le soir, en rentrant tard à la maison, dans notre tête bourdonnaient encore tous les propos gardés trop longtemps en soi, calfeutrés dans nos crânes pressurisés. On aurait voulu parler à nos proches, s’ouvrir à eux, se confier, mais on lisait sur leur visage la même gêne, une semblable impossibilité à échanger ce qui nous obsédait, qui ne pouvait pas sortir, s’échapper de nous. Les hommes à l’écoute, on les rencontrait partout en ville, à tous les coins de rue ou presque, ils nous attendaient, disponibles à tous moments, il suffisait de s’approcher d’eux, de poser la main sur leur épaule, ce contact servait de signe de ralliement, un soulagement qui agissait comme un déclic immédiat en nous, une étincelle dans nos yeux : un soupir d’aise. Et c’est alors que nous nous mettions enfin à parler, dans un flot de paroles ininterrompu, de mots en désordre, car nous savions qu’il y avait à nos côtés quelqu’un à l’écoute.

notes sur les hommes à remonter le temps

On racontait qu’à leur contact, fermer les yeux nous permettait de revenir en arrière. Une, deux, trois secondes, on comptait en silence, cela faisait partie des règles du jeu, qu’il fallait respecter scrupuleusement pour ne pas risquer de tomber dans les limbes du temps, et nous nous retrouvions soudain, un, deux, trois ans plus tôt, au même endroit, l’espace d’un instant, mais cela ne durait que le temps que nous avions compté, les yeux fermés. Ceux qui voulaient remonter dans un temps très ancien, pour vivre un court instant à l’époque de leur jeunesse, s’ils se trompaient dans le décompte, pouvait également se perdre dans les limbes, à la marge du temps, entre la vie et la mort.

notes sur les hommes-livres

Les livres avaient disparus des rayonnages de nos bibliothèques depuis plusieurs années déjà. Les livres en avaient été chassés, bannis, aucun autodafé n’expliquait cette soudaine disparition, non ils étaient simplement devenus démodés, désuets. On ne lisait plus, la lecture n’intéressait plus personne. Les plus frustrés se révoltaient contre cette intolérable disparition du livre, ils ne pouvaient pas croire qu’un monde sans livres soit possible. La seule solution pour lutter contre ce manque, cette absence qui les attristait, avait été de mémoriser chacun un livre de son choix. Ils avaient toujours eu ce qu’on appelait avant la disparition des librairies et des bibliothèques, un livre de chevet. Ils l’avaient donc appris par cœur et le récitaient en boucle pour ne pas l’oublier et le transmettre autour d’eux, tous les jours, pour eux-mêmes et ceux qui voulaient bien les rejoindre et les écouter lire à haute voix, tout en marchant en ville.

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Immeuble La Tour, Philippe Cognée

notes sur les hommes qui dessinent la ville pour mieux qu’elle s’efface

Parfois, au détour d’une rue, on apercevait un homme accroupi ou penché sur un mur, la devanture d’une boutique, le montant d’une porte, concentré dans son activité, reproduisant sans arrêt le même dessin à la craie, ligne sinueuse serpentant sans fin. L’impression que ce trait n’avait pas de fin, si nous restions pour observer le dessinateur, son geste durait si longtemps que nous l’abandonnions avant qu’il ne l’ait terminé et c’est ainsi que cette image s’inscrivait durablement dans nos esprits comme sur les murs de la ville. Il nous indiquait la voie à suivre, le chemin semblait tout tracé. Avant de s’effacer au réveil.

notes sur les hommes qui marchent au ralenti

Tout va trop vite, le monde est instable, fuyant, pressé, autour de nous tout se précipite, nous percute, persécute, tout nous bouleverse, nous sommes perdus, perturbés, par cette vitesse folle, cette course incessante, ce flux perpétuel. Et lorsqu’on ne l’espère plus, qu’on imagine que cette vitesse aura notre peau à force de nous confondre, de nous remettre en question, on rencontre par hasard un homme, une femme, dont la seule présence nous intrigue. Qu’est-ce qu’elle a de particulier ? Pourquoi retient-il notre attention ? Ils marchent au ralenti. Leurs pas sont lents, patients. La lenteur de leurs mouvements est une façon de faire corps avec le lieu, de le parcourir en tous sens, d’en prendre toute la mesure, avec le temps. C’est elle qui ne me voit pas et qui, dans son mouvement, m’efface.

notes sur les hommes qui dorment

Il y a des hommes dans les rues de nos villes, ils passent leur journée dehors à marcher tels des somnambules, errant seuls du matin au soir, on les croise souvent, ils ne nous voient pas, comme s’ils étaient ailleurs, absents. Ce n’est pas qu’ils nous ignorent volontairement, mais ce qu’ils observent, l’attention qu’ils portent en eux-mêmes est leur seule distraction. Ils envisagent le sommeil comme une absence à soi-même.

« Dans ces brèves fictions, écrit Jérémy Liron dans sa préface du livre, chaque fois un changement minime ou absurde, en induisant une expérience autre du monde, vous en modifie l’équilibre. Et ce léger décalage enclenche toute une série de déplacements possibles avec vertiges et étrangetés ».

« En tout cas, il existait, ce livre. Et qui pour dire que ce n’était pas nous-même, notre communauté, notre ville ? »

 [2]

[1] Notes sur les hommes absents, in Fictions du corps, François Bon, L’Atelier contemporain, p.73

[2] Notes sur les hommes absents, in Fictions du corps, François Bon, L’Atelier contemporain, p.113



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