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LIMINAIRE
Les lignes de désir


En rentrant chez moi, j’assiste à une scène étrange. Plusieurs femmes marchent au ralenti sur les trottoirs de la rue Pierre Dupont, mais également sur ceux du Passage Dellessert. Je marche d’un bon pas et ne m’arrête qu’un instant pour les observer mais leur image reste imprimée en moi, sans doute accentuée par le contraste entre la vitesse de mon allure et la leur. Je commence aussitôt la rédaction d’un texte mais ne le termine pas, sans raison apparente, le laissant de côté, en réserve. Le lendemain, au même endroit, je croise un homme dont la démarche étrange, dégingandée, me trouble profondément. Hier la scène se reproduit exactement au même endroit, cette fois-ci avec trois hommes qui marchent à pas lents. La boucle se boucle. Je comprends enfin pourquoi je n’ai pas écrit mon texte huit mois plus tôt et je me lance dans sa rédaction, afin de le terminer. L’écriture c’est un temps qui nous fuit, que nous n’avons de cesse de tenter de rattraper, au ralenti. Mais le travail continue.

Voilà sans doute pourquoi mon projet des Les lignes de désir, est si lent à avancer. Mais le travail continue...

Rue Piere Dupont, Paris 10

 

 

 

 

 

 

 

 

Je marche sur le trottoir d’un pas décidé. Je l’avise de loin dans la rue, marchant sur le même trottoir que moi, mais elle ne me voit pas. Pas un regard dans ma direction, indifférente. À sa hauteur, je me rends compte de quelque chose d’inhabituel dans sa démarche. Je la croise, la frôle presque, mais elle ne me voit pas, pas un regard, je suis invisible. Sur le trottoir opposé, une autre femme. Je me retourne, ralentis légèrement mon allure. Une troisième femme m’apparaît dans ce mouvement, elle marche à pas lents, un peu en retrait des deux autres. À mon tour je ralentis le pas pour finalement m’arrêter les regarder marcher lentement, levant doucement le pied droit, pliant le genou avant de le rabaisser et de lever, comme en écho, le pied gauche. Le ballet qu’elles forment est troublant. De nombreux films de télévision et de cinéma sont régulièrement tournés dans ce quartier, c’est pourquoi j’ai pensé : cinéma, film, répétition, jeu, entrainement, concentration. Mais je me trompais.




Andrei se promène dans la pièce au son de Beethoven déclenché par Domenico. Dans la plus grande pièce, de la pluie tombe. Le chien regarde les bouteilles se remplir d’eau. Domenico dit à Andrei qu’il faut faire des choses grandes et nécessaires. Il était égoïste : il voulait sauver sa famille, or c’est le monde entier qu’il faut sauver. Il lui demande de traverser l’eau de la piscine de Sainte Catherine avec la bougie allumée. Andrei accepte de prendre la bougie après avoir hésité mais il veut savoir : pourquoi lui ? Il a une fille et un garçon et une femme aussi belle bien que plus brune que La Madone del Parto. La piscine a été vidée de ses détritus par deux agents de nettoyage. Andrei, les pieds presque au sec, tente de traverser la piscine en maintenant allumée la bougie qu’il porte d’une main. Deux fois celle-ci s’éteint, et deux fois Andrei revient à son point de départ. Lors du troisième voyage, il réussit à protéger la flamme. Il pose la bougie allumée sur le bord de la piscine.


Boulevard Diderot, Paris 12<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

 

Procédé cinématographique du ralentissement pour intensifier l’instant de la rencontre. Leurs yeux se croisèrent. Musique. Violons. Quand leurs yeux se croisèrent, le temps s’arrête, désordonné. Il s’est approché. La femme s’est agrippée au grillage. Pas un mot. Leurs regards se sont trouvés. Leurs yeux en guise de miroir. Leurs visages se reflètent, auréolés de lumière. Lorsque leurs yeux se croisèrent, elle fut si heureuse de le revoir qu’elle en eut presque le souffle coupé. Nos yeux se sont croisés, fallait-il que tu souffres, ton regard m’a semblé venu du fond d’un gouffre, nous n’étions qu’au début, il fallait tenir bon. Leurs yeux se croisèrent un bref instant. Puis il baissa la tête et continua d’écrire. Il ne me voit plus, pensa-t-elle. Mais ce n’est pas du cinéma. La lenteur de leurs mouvements est une façon de faire corps avec le lieu, de le parcourir en tous sens, d’en prendre toute la mesure, avec le temps. C’est elle qui ne me voit pas et qui, dans son mouvement, m’efface.


Rue Abel, Paris 12<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet homme dans la rue est grand et maigre, il me donne l’impression d’être gêné par sa taille, sa démarche mal assurée et son attitude gauche et peu coordonnée. Et le mot qui s’impose immédiatement pour le définir est dégingandé, le participe passé de dégingander, altération de déhingander, disloquer, proprement sortir des gonds. Ce mot me rappelle soudain ce qui m’a captivé en croisant ces femmes, la veille dans cette même rue, marchant au ralenti, au point de laisser croire à leur immobilité. Ce ralentissement révélateur de ce qui nous entoure et nous dérange. Le masque de leur visage, regard plongé en dedans, en extase immobile, rappelle le ridicule de ces statues vivantes pullulant désormais dans les lieux touristiques, ces artistes de rue capables de rester immobiles, déguisés, captivant le passant par sa patience. Arrêter le temps, et dans le ridicule ou le poignant de ces infimes écarts quotidiens, saisir ce qui nous sépare des autres et nous en rapproche, dans un même mouvement.




Les lignes de désir est un projet éditorial à dimension protéiforme, autour d’un récit à lecture non-linéaire, un entrelacs d’histoires, de promenades sonores et musicales, cartographie poétique de flâneries anciennes, déambulations quotidiennes ou voyages exploratoires, récits de dérives aux creux desquels se dessinent les lignes de désir.



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