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En lisant en écrivant : lectures versatiles #28

L’auteur fait plusieurs fois le tour des boulevards des maréchaux dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, parcourant cette ceinture parisienne aujourd’hui doublée par le périphérique. Il remonte ces boulevards le long des immeubles bâtis au siècle précédent. Son lent cheminement lui permet « d’avancer par retouches et reprises, au gré de ce ravaudage à quoi ressemble un peu – tout compte fait – ce qu’on nomme la littérature ». Poète, romancier et flâneur, Bernard Chambaz contemple, observe, décrit les lieux traversés en ravivant le souvenir des noms propres qu’il sort de l’oubli. Un ensemble de strates qui se superposent ou s’effacent de ces lieux en marge de la ville. Et c’est l’impression palimpseste qui se dégage à la lecture, celle d’une promenade au cœur des paysages, des bâtiments et des rues de Paris.

Zoner, Bernard Chambaz, Flammarion, 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Porte de Montreuil - porte de Bagnolet - porte des Lilas

L’avenir, porte de Montreuil, s’inscrit dans un projet à brève échéance : recouvrir le trou central au-dessus du boulevard périphérique par une structure en bois et aménager une place de deux hectares. L’ambition ne lésine pas sur l’hyperbole en claironnant « un quartier d’excellence environnementale ». On n’en demande pas tant. Les puces y trouveraient leur place. Pour l’instant, le marché perdure le long du périphérique. Quelque peu dévalué par la prolifération des brocantes intra-muros, il n’en draine pas moins une foule de chineurs et de touristes, attirés par les fripes suspendues aux mêmes tringles, de la chemise hawaïenne à la canadienne au col de lapin, par les caisses de vinyles, les piles d’assiettes, les tréteaux de montres, la quincaillerie et les antiquailles, tout un bric-à-brac propice à un inventaire à la Prévert qui n’en finirait pas. Emmaüs a pignon sur rue dans les parages de la porte. La vocation de son entrepôt Coup de main devrait nous obliger. Donnez une deuxième vie à vos objets. Sous un toit de fortune, des objets attendent donc de repartir dans une deuxième ou septième vie, depuis les réfrigérateurs jusqu’aux horloges en passant par les couvertures. Sur le boulevard des maréchaux, une boutique Emmaüs propose des vêtements, des poussettes et des jouets. À côté, le Palais de la Robe vend ou loue, comme vous préférez, des robes de mariée, des robes du soir, des robes de plage, pour tous les goûts ou presque, plus chères qu’à côté mais à un prix qu’on pourra juger très raisonnable. Un troisième local Emmaüs expose dans des caisses un drôle de fourbi. Outre une poignée de livres illisibles, j’avise quelques ustensiles indispensables et dépareillés, une palme, un patin à glace. Depuis la porte, des ensembles de bâtiments s’imbriquent dans des allées privées ou squares qui portent des noms du Sud-Ouest, Gascogne, Dordogne, Guyenne. Et si le collège Jean-Perrin est calme aux heures creuses, il s’anime à la sortie des classes. À cent mètres, de l’autre côté des maréchaux, une façade en verre abrite notamment l’INED qui est donc l’Institut national d’études démographiques et qui a peut-être calculé que le collège voisin compte le plus grand nombre d’élèves de milieux défavorisés de toute la capitale. La rue des Docteurs-Dejerine longe les répliques de ces bâtiments. Les docteurs étaient un couple de neurologues, Jules praticien à la Salpêtrière et auteur d’une étude complète des troubles de la sensibilité, réalisée avec son épouse Augusta, née Klumpke, californienne, première femme interne des hôpitaux de Paris, spécialiste des polynévrites. La rue Louis-Lumière prolonge la rue des Docteurs-Dejerine. Pourquoi les docteurs et pas les frères ? Pourquoi le cadet (Louis) et pas l’aîné (Auguste), alors que leur destin a été lié, depuis leurs brevets d’invention, leurs films, leur vie, leur soutien, modéré, mais soutien quand même aux idées fascistes, Louis d’ailleurs plus imprudent qu’Auguste, leur tombe. À l’endroit où Lumière succède à Dejerine, la rue Lucien-Lambeau, une allée étroite entre deux grilles, part à la perpendiculaire vers le périphérique qu’elle enjambe quand elle se transforme en passerelle pour piétons. Mais elle est fermée à cause des biffins qui rôdent. La pauvreté ici est palpable et serre le cœur. Les cours intérieures et la saleté des rues en sont un signe, non seulement papiers, linges, canettes, mais poubelles de plastique vertes de cent litres accrochées aux grilles d’un immeuble comme une guirlande sinistre, et galerie de cabossés en tous genres, un quinquagénaire en survêtement râpé assis sur un tabouret pliant qui mâchonne tout seul sa misère increvable au pied de son immeuble, une jeune femme qui hurle au téléphone portable une bordée d’injures et d’imprécations, deux disgraciés qui se disputent pour Dieu sait quoi. Marie de Miribel est à la place qu’elle s’est assignée avec la station de tramway à son nom. Aristocrate, profondément catholique, indignée par la pauvreté et la maladie, elle a fondé l’hôpital de la Croix Saint-Simon. À soixante-dix ans, elle est entrée dans la Résistance, puis elle a refusé la Légion d’honneur. Face au quai, il y a la rue Harpignies – paysagiste. Harpignies était un copain de Corot et il peignait des aquarelles à l’opposé de ce qu’on a sous les yeux dans ce coin de 20e arrondissement. Le paysage, justement, s’aère un peu plus loin. Un banc en bois autour d’un arbre sert de boîtes d’échange pour des livres. Le temps de remarquer qu’il n’y a plus de livres, je vois que les portes des boîtes ont été volées et les gonds arrachés. Plus loin, un bâtiment ancien ressemble à une caserne. C’est bien une caserne de gendarmerie, à l’équerre. Côté impair, un panneau indique une auberge de jeunesse au nom délicieusement désuet. Le d’Artagnan propose des dortoirs pour quatre, logique, le petit déjeuner gratuit et la wifi. Il n’y a plus qu’à galoper vers la porte de Bagnolet, non sans admirer, dans un cadre rose fuchsia osé, The bar à Sourcils. Un lampadaire tout aussi rose trône au milieu de la place. On dirait une paille plantée dans un cocktail sinon un trombone déplié. À mi-hauteur, il est tordu, dessinant une étoile à cinq sommets, elle-même surmontée d’une coiffe arachnéenne de cinq ampoules. Le voir briller la nuit lui va mieux, même si je ne suis pas certain qu’il soit « empreint d’une conscience aiguë de la réalité sociologique » ni qu’il « interpelle les plus rétifs à l’art contemporain ». Il n’en est pas moins là, il participe de la réalité de la porte de Bagnolet au même titre que les trois cafés, les deux stations-service, la femme en foulard assise au feu rouge, un enfant dans les bras, un gobelet de carton à ses pieds. Toutefois, il disparaît dès qu’on fait quelques pas vers le périphérique. Au pied de la barre d’immeuble, au bout de la rue qui fait l’angle, des jeunes désœuvrés tuent le temps sous les étroites loggias où les résidents entreposent du linge qui sèche, des rebuts, des géraniums, une bicyclette. On ne visite le musée du papillon que sur rendez-vous. Dommage pour ses bibliothèques vitrées de lépidoptères rangés comme des livres, sa collection de papillons bleu argent des forêts tropicales et de papillons empoisonnés aux ailes rouges et au vol paresseux, cueillis en Amazonie, sur les rives du Mékong et pourquoi pas au bord du Volga, toutes ces richesses cachées à cinquante mètres de la porte de Bagnolet. Voici la première côte à gravir. On commence par un CHIEN GENTIL de bon aloi. Le décor n’a plus rien à voir avec tout ce qu’on a vu jusque-là. Des maisons en pierre meulière, cossues, couvertes de végétation. À cent mètres, je ne résiste pas à une digression par la rue Camille-Bombois, tour à tour gardien de troupeau, hercule de foire, peintre naïf. Deux volées d’escalier d’une vingtaine de marches, deux rigoles cimentées sur le côté pour les jours d’orage, une rampe en fer forgé au milieu et un lampadaire à l’ancienne, on a soudain le sentiment d’être non seulement à la campagne, mais en province, voire dans les îles Anglo-Normandes. Les stations de tramway témoignent à l’envi de la volonté de reconnaître l’apport majeur des femmes à l’histoire du pays. Séverine est écrivain, journaliste, féministe, socialiste puis communiste, certes, mais tous ces qualificatifs ne disent pas la vitalité de sa vie, son amitié avec Vallès, la radicalité de tous ses combats, sa beauté éclatante sous les pinceaux de Renoir. Adrienne Bolland est aviatrice, décidément, qui a traversé la Cordillère dans des conditions stupéfiantes, une féministe, une résistante, qui a réchappé de tous ses accidents. D’une station à l’autre, je suis frappé par les laveries automatiques où des femmes en boubou et en djellaba attendent le moment de sortir du linge des machines à tambour. Désormais ce n’est plus que terrains militaires de part et d’autre du boulevard, des bâtisses protégées par des barbelés et un DÉFENSE DE PHOTOGRAPHIER un brin saugrenu. Ici, est-ce un hasard, les trottoirs sont nickel, le gazon entre les rails tout frais. La caserne des Tourelles abrite le siège de la DGSE, à savoir les services de renseignement, autrement dit le contre-espionnage ou la sécurité extérieure. Surnommée la piscine à cause de la piscine olympique contiguë, la caserne évoque une triste mémoire. Pendant le régime de Vichy, elle fut un lieu de détention des « indésirables », juifs étrangers et apatrides, puis, en juin 1942, des frondeurs arrêtés pour avoir affirmé leur fraternité en arborant des étoiles jaunes ironiques où chacun pouvait lire, en lieu et place du mot « juif », Papou, Zoulou, Breton, Swing, ou Potache. C’est ici qu’est passée Dora Bruder sur le chemin de Drancy puis d’Auschwitz. Modiano a vu juste. « On se dit qu’au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités. » L’ombre de Dora plane sur les derniers hectomètres du boulevard Mortier. Le maréchal, lui, a été le gouverneur du Kremlin et, au moment de la retraite, il a reçu l’ordre de le faire sauter. Nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg vingt ans plus tard, puis élevé au rang de président du Conseil mais mangé par les jeunes loups de la politique, il est mort à cheval, à soixante-sept ans, par un temps superbe, dans un attentat perpétré lors de la revue pour le cinquième anniversaire de la monarchie de Juillet, fauché par la mitraille, expirant dans une salle de billard du jardin turc, allongé sur trois tables mises bout à bout. Porte des Lilas, la station de métro ne passe pas inaperçue. L’édicule est hors du commun ; peint ou repeint en blanc, avec une marquise, des moulures, des corniches, une toiture cintrée en béton, des mosaïques sur les piliers, un ascenseur qui n’a pas été remplacé par un escalator. Une chanson l’a rendue célèbre l’année où le général de Gaulle revenait au pouvoir et où Charly Gaul emportait le Tour de France. Le Poinçonneur des Lilas. Mais qu’est-ce qu’un poinçonneur ? Le type qui fait des petits trous des petits trous toujours des petits trous dans les tickets de métro avec une poinçonneuse, un métier qui a disparu comme goûteur d’eau ou suceur de sein. En face de la station de métro, une armurerie détonne. Le registre est étendu : chasse, tir, coutellerie, sécurité, défense, loisirs, et pourquoi pas, optique. En vitrine, un couteau suisse géant et débonnaire fait pendant au râtelier de fusils à pompe d’une ville lambda du Middle West. Vis-à-vis d’un McDo intangible, la brasserie Le Clairon vaut le détour et un coup de chapeau. Une motocyclette est perchée sur le rebord de l’auvent, une autre motocyclette à l’intérieur sur une étagère au milieu des bouteilles et des bidons, un moteur sur le comptoir, une vieille pompe à essence et une non moins vieille pompe à air pour décor, les murs saturés de photos-souvenirs dans des cadres en acajou et des plaques métal de réclame pour des huiles. Quant au restaurant AU MÉTRO DES LILAS, réputé pour ses viandes rustiques de l’Aubrac et son baba au rhum, il rutile avec son enseigne où le O de métro est une grande horloge qui donne l’heure. À cent mètres de la porte, vers les Lilas, la place du Maquis-du-Vercors n’a de place que l’espace réservé au carrousel des autobus, au parvis d’un cinéma et d’un cirque. Le cinéma est un cube marron de quatre étages assez élégant, plus beau la nuit avec le jeu des lumières. Le chapiteau du Cirque électrique pointe discrètement derrière des grilles jaunes recouvertes d’une toile rouge qui annonce le programme de l’année. Quant à la rue des Glaïeuls, ce n’est qu’un long mur de brique. L’étal de fleurs et de plantes de la Jardinerie est plus loin, au-delà du périphérique. Car la porte des Lilas nous autorise une balade au-delà du périphérique dont le tracé coupe à l’intérieur de la capitale. Arpenter cette zone permet de découvrir le siège de l’Armée du Salut, des travaux de construction qui révèlent une architecture radicalement nouvelle pour le quartier, la rue des Frères-Flavien, deux frères réunis ici, deux résistants, l’un mort en déportation, l’autre pas. Et puis on s’en vient buter sur des rues tranquilles, bordées de pavillons modestes, qui nous ramènent plus d’un demi-siècle en arrière et nourrissent le sentiment très net d’une frontière, corroboré par le panneau LES LILAS. Ce détour me conduit à redescendre vers la porte de Bagnolet, à découvrir le jardin de la Dalle Fougères, rebaptisé Frida-Kahlo, partagé en espaces fleuris et en friche, doté d’une piste de skate, posé par-dessus le boulevard périphérique, un lieu improbable, comme isolé du monde, offrant une vue plongeante insolite sur ce monde. Puis je longe l’arrière d’une mosquée qui embellit le panorama avec son dôme vert et son minaret, ma première mosquée dans ce périple, située il est vrai sur la commune de Bagnolet. De là, on dégringole toujours seul au monde vers l’échangeur, les bretelles d’autoroute, la gare routière, dans un panorama américain. »

Zoner, Bernard Chambaz, Flammarion, 2021.

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