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En lisant en écrivant : lectures versatiles #53

Mouron des champs, suivi de Ce peu qui nous fonde, de Marie-Hélène Voyer, rend hommage à sa mère disparue, ainsi qu’à toutes les femmes « nées pour être effacées femmes fades et navrantes secouées d’étranges tristesses ». Elle dresse le portrait de « femmes embaumées d’ombres », des « petites reines de rien couronnées d’épinettes », des « mères braves et vives dans leurs odeurs d’épuisement » et de « gouailleuses pleines d’entrain ». « L’histoire d’une voix déprise de l’écheveau rumineux des lignées lourdes l’histoire d’une voix cénotaphe qui cherche à retrouver ses mortes quelque part entre ses mains là où l’écriture fait tache ». Un texte poétique, intense et émouvant, entre récitation de blessures et collection de consolations, sur la filiation, l’amour et le deuil, où les voix d’antan et celles d’aujourd’hui concordent dans le jeu des temps.

Mouron des champs, de Marie-Hélène Voyer, La Peuplade, 2022.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Chaque fois que j’écris me revient ce jeu auquel ma mère s’adonnait parfois avec moi. Elle dessinait d’abord sur une feuille des lignes tortueuses et torturées. Des barbeaux têtus et obscurs. Je devais ensuite choisir un autre crayon et repasser sur certaines lignes, insister sur certains traits pour faire jaillir une image

Regarde, un lièvre !

Regarde, une oie !

Dans ces moments rares, je parvenais à attraper l’offrande fugitive de ses émerveillements. Je pense souvent à ce jeu entre nous. Elle m’obligeait à faire naître des images de l’informe ; je lui apprenais l’étonnement.


Roland Barthes parle de la clandestinité du deuil, qui serait une sorte de tristesse non spectaculaire, mais obstinée. Il y avait bien également quelque chose de clandestin, de discret dans la mélancolie de ma mère. Je n’ai jamais connu chez elle de tristesse théâtrale. Impression qu’écrire, c’est trahir cette double clandestinité de son chagrin et du mien. Et pourtant le mouvement de l’écriture persiste et s’obstine.


Je dresse la liste des fragments d’elle qui me constituent.

Ma mère cueillait des choses pour que je les ingurgite. Des fruits infimes un peu acides. Des saveurs brutes et sans apprêt. Des trésors de patience. Quel poids occupent en moi toutes ces choses avalées ? Je ne connais pas ma densité. Je ne sais pas exactement ce qu’elle m’a transmis. Je ne magnifie rien. Je ne la magnifie pas. La nostalgie a le goût écœurant des fruits trop murs.


Je fais l’inventaire des preuves de son existence : photos, vêtements, bijoux. J’y cherche un ébranlement qui me restituerait une image nette de ce qu’elle a été.

Elle écrivait peu. Essentiellement des listes d’épicerie, des recettes qu’elle retranscrivait, ou des cartes anniversaire timides. Ses mots nulle part ailleurs. Sur la première page de mon carnet de santé, elle a consigné mon poids, mes trois premières phrases. Puis rien.


Enfant, je perdais tout.

Me reviennent encore ces moments angoissants à fouiller l’immense boite des objets perdus à l’école. Vertige de remuer toutes ces pertes d’enfants entassées. Je ne crois pas pouvoir un jour arrêter d’y fouiller.


J’ai sept ans. En classe, on nous demande de dresser notre propre ligne du temps. Ma vie est encore vide, alors je m’applique plutôt à faire la genèse des deuils et des blessures de ma mère.

Les dates qui ne nous appartiennent pas sont souvent plus nettes que celles qui nous fondent.


Un après-midi de printemps, elle a cassé sa jambe de patineuse sur une plaque de glace noire. Elle sortait d’une petite gargote qui s’appelait le Mouron rouge.

Le noir et le rouge sont les couleurs de sa mélancolie.


Je pense à cette généalogie du transitoire qui nous fonde. Je ne suis pas certaine des vies qui me traversent. Tous mes dessins sont des calques. Mes traits ne m’appartiennent pas. Ma bouche parle double. Je me trouve des aïeules peu aimables. Je réécris leurs vies honteuses. J’insiste sur certains traits ; j’amplifie. L’une d’elles se plaisait à ébouillanter les chiens du voisinage qui osaient s’aventurer près de sa galerie. Un soir d’orage, elle a été défigurée par l’explosion de sa lampe à huile. Étrange retour du même. Je cherche des métaphores.

Je cherche ce qui me défigure.


J’ai deux grands-mères : l’une sereine, l’autre sombreuse. L’une confiait chaque soir mon âme à la bonne Vierge ; l’autre m’inventait pour dormir des histoires d’enfants mauvaises : les petites filles qui racontent des menteries, on les enterre vivantes ! La nuit, leurs mains supplieuses sortent de la terre pour qu’on les punisse et qu’on sauve leur âme. Je suis fondée à parts égales par ces incarnations tiraillantes d’un même amour.


Enfant, j’ai appris par cœur l’acte d’humilité.

Mon Dieu, je ne suis que cendre et poussière ; réprimez les mouvements d’orgueil qui s’élèvent dans mon âme, et apprenez-moi à me mépriser moi-même, vous qui résistez aux superbes et qui donnez votre grâce aux humbles.

Je cherche encore ce qui me fascinait dans ces mots. Peut-être le reflet du fardeau de ma mère.


Pour ses douze ans, elle a reçu de sa grand-mère une gaine en cadeau. Comment nous libérer de cet héritage commun de la contention ?


J’ai dix ans. Pour mon anniversaire, je lui demande un journal intime. J’aurais pas confiance décrire là-dedans, même avec un cadenas, qu’elle me dit. Pour elle, il est entendu que les mots, surtout les mots écrits, même ceux cachés, sont dangereux.

Pendant mon adolescence, elle me répétera souvent, me voyant y écrire, cette phrase un peu moqueuse qui cachait pourtant une réelle inquiétude

Tout ce que tu écriras pourra être retenu contre toi.


Et plusieurs fois aussi :

Arrête donc d’écrire, tu taches ton cahier avec le revers de ta main ! On n’est pas faites pour écrire, nous autres les gauchères !

Ma mère de mots contenus. Tu me voulais près de toi, du côté de celles qui ne laissent pas de traces. À mesure que je tirais le fil de l’écriture, je m’éloignais de toi.


Elle me disait souvent : tu portes le regard trop haut, ton menton pointe orgueilleux, baisse la tête quand tu marches.

Je ne sais pas comment écrire cela sans qu’on y lise un reproche de ma part.


Un jour elle m’a montré un curieux petit visage d’argile qu’elle avait modelé avec soin. Regarde, il n’a pas de nez. Ma psychologue dit que je dois chercher ce qui m’empêche de respirer.

Ce jour-là, j’ai compris qu’on pouvait vivre longtemps en retenant son souffle.


Ma mère était inapprochable, constamment gardée par ses quatre oies blanches qu’elle appelait ses filles. Des oies qui me défiaient, criantes au bout de leur cou tendu, qui ouvraient grand leurs ailes et me pinçaient les cuisses pour me chasser d’elle.
L’amour de ma mère pour ses oies ; je n’ai jamais connu de plus forte jalousie.


Une fois, elle a eu un blanc, une absence. Vide, le regard. Elle s’en disait inquiète, de ses trous blancs de tristesse. Elle avait les souvenirs blêmes, vrillants. Enfant, j’imaginais la tristesse comme un trou. Un trou de vent noir qui aspirait la tête des mères, un trou qui aimantait d’abord leurs doigts puis leurs bras puis leur corps puis leur tête tout entière. Un trou noir de vent qui aspirait jusqu’au dernier souvenir de la joie entre les murs de leur crâne, qui s’engouffrait dans leur esprit et en chassait les nuées d’images.

La tristesse était pour moi ce trou qui laissait la tête des mères déshabitée comme une maison abandonnée.


Elle avait des absences.

Son regard annonçait déjà sa disparition. »

Mouron des champs, de Marie-Hélène Voyer, La Peuplade, 2022.

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