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En lisant en écrivant : lectures versatiles #36

G.A.V., c’est l’abréviation de garde à vue, et la plus grande partie du récit de Marin Fouqué se déroule, en effet, pendant le séjour contraint de quelques interpelés, tout au long d’une nuit, dans les différentes cellules d’un commissariat. Parmi eux, il y a Angel, arrêté en possession du sac de son copain S-Kro et la barre de shit qu’il contenait. Il y a K-vembre qui travaille comme intérimaire dans un entrepôt logistique, écrivaine en attente d’édition. Il y a également un vieux maghrébin et trois Black Blocks, des gauchistes radicaux arrêtés en marge d’une marche pour le climat, un cadre en dégrisement, un flic désabusé, exténué, et un adolescent souffre-douleur. Un roman choral, où, dans l’effervescence de cette étouffante nuit, chacun dans le huis-clos de sa cellule raconte à sa manière sa vérité, sa détresse et sa colère : le racisme, le patriarcat, l’inhumanité des cadences et de la robotisation du travail, la misère sociale, et les violences policières. Un chant de résistance à toutes les oppressions, dans une langue rythmée et syncopée.

G. A. V., de Marin Fouqué, Actes Sud, 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Une tête heurte la paroi. Sale bâtard d’Arabe. Est-ce que, ça aussi, il vient de l’imaginer ? Il fait pression de la pulpe de son pouce sur ses paupières. Dans le noir, nuée de papillons et poussières. Inspire. Expire. Tu n’es pas dans le réel, lui disait Zakia. Mais où alors ? Où, le rebord ? Où, la falaise ? Où, le tremplin ? Où, les sillons ? Angel se lève, l’humide aux chaussettes, pour se rapprocher du mur. Paumes contre béton. Coudes vers l’extérieur. Bras verrouillés. Bassin bloqué. Jambe en appui. Voûte maximum. De toutes ses forces, repousser le mur. Comme dans tout crash, il ne s’agit pas de faire céder le barrage, mais juste d’éprouver son corps. Le sentir qui palpite et s’épuise. Si l’on s’épuise, on est vivant. Tant qu’on agonise, on n’est pas mort. Contre l’angoisse, il y a le souffle. Et surtout : étreindre le palpable, s’ancrer dans le réel. Ses bras tremblent, les chaussettes glissent petit à petit sur le sol froid. Ne rien lâcher. rien lâcher du réel. Pousser fort contre le mur pour retourner à la vaste plaine où rien ne galope. Là dans sa cellule, le sternum en cage, Angel tente de retrouver le vide. Zakia saurait. Zakia aurait les Zakia, s’il suffisait de prononcer ce mot. La première fois qu’il l’a eue au téléphone, il lui a dit son bonheur de l’entendre si à l’aise, loin de son appartement, de son havre, de leur parenthèse. Il lui a raconté sa dernière après-midi passée avec Issa et tous les autres, la moto qu’il lui avait appris à cabrer, traction de bras, grand coup de hanche, vapeur d’essence, cadre qui bascule, glorieux Y, la roue voilée qui s’envole et le grand sourire du gamin sous la visière, la sensation de défier la mort, bien vertical, la peur qui s’affranchit de toute apesanteur, avant de partir en soleil. Soleil partout, terreur nulle part. Quand les flics, alertés par des voisins, avaient débarqué, coupant court au rodéo, Issa avait détalé à toute vitesse. Chez lui, c’est devenu un réflexe. Il a développé cette peur panique des flics, nécessaire pour s’en sortir. C’est certainement ce qui le sauvera. Il ne veut décidément pas finir comme les grands de la cité. L’idée de simplement survivre grâce à une dignité toute locale ne lui suffit pas. Issa veut vivre la grande vie, comme une moto avec des ailes. Issa lui a dit que Zakia revenait souvent pour le voir, lui et sa famille. Après un court silence et avant qu’Angel n’enchaîne sur des reproches, Zakia lui a dit, sans aucune trace d’amertume, ce qu’elle avait compris de leur relation : le plus grand danger ne venait pas du monde extérieur, bien que peuplé de chiens. Le plus grand danger venait de ce qu’Angel ramenait, chaque soir. Cette eau stagnante dans son crâne. Il y a davantage de réel à Disneyland que dans ta tète, Angel. Elle lui a ensuite raconté des bribes de son travail, quelques banalités sur une série et puis a raccroché. Le sincère dans les silences.
Propulsion mur. Dos contre banc. Cortex renverse. Au loin, dans le couloir à échos, des cris et des insultes. Un des types de la cellule de dégrisement a certainement fini sa déposition. Les autres doivent se sentir pousser des ailes, la violence des flics pour médaille. Angel s’étonne de ne pas les avoir vus essayer de dresser des cafards ou de lancer leurs couvertures comme des yoyos entre les cellules. Vingt-quatre heures, pour eux, ça doit être le parc d’attractions. Ça sera bientôt son tour. Angel ne balancera rien, ni personne. Ni à cette déposition, ni aux suivantes. Comme d’habitude, ils lui poseront les mêmes questions, jusqu’à ce qu’il s’emmêle et qu’une faille se forme. Un peu comme le Dr Ben Naïssa lui faisant répéter ses rêves. Être dépressif ça ne veut rien dire. C’est pour les autres qu’il faut un nom. Pour être vraiment précis, il faudrait se présenter par son médicament. Bonjour : Angel, paroxétine, mon propre juge, mon juste bourreau, pourriez-vous m’indiquer le réel • Angel ne balancera personne. Un dépressif qui ne défend pas les autres, c’est un assassin sans cœur, un terroriste sans idées, un bourreau sans remords. Ça n’a pas de sens. Ça ne devrait pas exister. D’ailleurs, à ce il n’est plus sûr de rien. Manque de traitement ou placebo ? Rien n’est réel. Cette sensation étrange, comme ouvrir un frigo et entendre le moteur d’un Moto-cross qui démarre pile au même moment, et s’étonner franchement que la moto ne se coupe pas ;qu’on referme la porte. Rien n’est réel. Surtout serait pas S-Kro. Surtout pas le balancer. La peur. S-Kro capable d’amocher quelqu’un ou, plus probable, de se blesser lui-même. Scène finale de Scarface, Tony Montana embrassant les balles. Angel touche machinalement ses pieds avec ses mains. Verrouiller le cercle. S’assurer du début et de la fin. Verrouiller le contrôler le tout. Est-ce que ses chaussettes sont humides, ou bien ses paumes transpirent ? Inspire. Expire. Prendre le temps. Le mensonge prend l’ascenseur, la vérité prend l’escalier, lui répétait toujours son père. Mais quid de l’escalator ?
Angel se dit qu’il aurait bien besoin de ses discours, de sa présence, aussi, comme souvent dans sa vie. Son père n’a pas été parfait, mais qui l’est ? En grandissant, Angel a compris son sentiment de culpabilité et son calvaire de repentir, depuis l’accident. Sacré Dédé. Il se croyait responsable de tout, même d’un chauffard dans la nuit. Le poids d’être père. La cicatrice sur le sourire de l’un a lentement coupé les liens de parenté à l’autre. Est-ce que c’était trop douloureux pour son père de voir chaque joui son sourire ? Si c’était le cas, Angel comprendrait. Lui-même a eu besoin de temps et du regard de Zakia avant de réussir à se voir dans une glace. Angel ne lui en veut pas, il ne lui en a jamais voulu, ce n’est pas sa faute si des paumés irresponsables se défoncent le crâne au volant. Bien sûr, adolescent, il aurait aimé que son père soit là, pour pouvoir l’injurier. L’injurier de son silence. Mais, comme avec les flics, même dans l’insulte, on ne se comprend pas. Avec le temps, Angel aurait juste aimé qu’ils en parlent un jour, juste un jour, de vive voix. Mettre des mots, avoir une discussion, partager des sensations, taire enfin le non-dit, puisqu’il s’affichait ad vitam æternam sur sa propre gueule.
Bruit de la porte qu’on ouvre au fond du couloir. Froissement de matières. Masse qu’on trahie. Relents de sueur. Porte qui s’ouvre. Poids qui s’écrase : Masse qui se débat. Spasmes béton. Impacts chair. Claque le sol. Voix qui s’étouffe. Peine s’articule. Et ces trois mots, comme arrachés : peux-plus-respirer.
Angel reconnaît cette voix. Malgré le râle et la distance, il en reconnaît la tessiture et ce quelque chose de solaire. Issa ? Issa, est-ce que c’est toi ? Angel appelle, lutte contre l’écho, agrippe une pierre dans le courant. Pour toute réponse, des chuchots par marées, le bruissement de tissus et puis le claquement des bottes. Crissement de gonds. Retour silence. Sous les paupières d’Ange ! : flash syncope, éclats de verre sur autoroute, feux de brouillard.

Caresse. Une belle main nue se pose sur son épaule gauche tandis qu’une autre effleure son poignet droit. Remonte le bras, le long des muscles, à l’endroit exact ou les poils se hérissent. Glisse. Frôle. Enlace. Au moindre mouvement, embrasse. Un corps derrière un autre, regards intenses et rictus aux lèvres ont déboulé de nul part, cœur de nuit, fond des draps. Les jambes se sont d’abord rapprochées les unes des autres, lentement, Ies pieds se touchant à peine, pour ensuite s’emmêler tendrement en un nœud de capucin. Si les cœurs palpitent en d’autres latitudes, c’est bien là, en bord de lit, que s’alimentent les turbines. À chacune des torsions d’un pied autour d’une jambe, c’est un genou qui remonte une cuisse, c’est deux bassins qui s’écument par vagues, c’est deux bustes qui se rencontrent, c’est quatre bras qui frôlent les colonnes, c’est vingt doigts qui se posent délicatement sur les omoplates, disques osseux comme des plateformes où se rejoindraient les pores en des tunnels. Connexion forte. Les fronts s’enfoncent alors dans le creux des cous, clavicules pour hamacs, berceaux couffins, confins et galaxie, là où la nuit s’apaise. Un souffle, une respiration, métronome qui s’accorde, berceuse interne bien en place et ce sont deux corps qui s’écoutent. S’il est impossible et vain d’entièrement se comprendre il est palpable et même naturel de s’entendre. Une inspiration, et c’est toutes les odeurs de la peau, du bitume frais et humide, de la terre grasse gorgée d’eau, des fumigènes et de la poudre d’artifice explosée en plein vol qui se mettent à tournoyer clans la pièce. Une expiration, et c’est les tensions de la rue, les insultes à la chair, les brûlures indiennes aux intégrités, qui sont expulsées. Le choyer le corps de l’autre. Le choyer pour ce qu’il est : une mer de capteurs, une cartographie des douleurs, des creux, des plis, des poils, une zone poreuse faisant le lien entre intérieur et extérieur, brouillant les pistes, refusant la limite, la rendant continuum et transmission. Si seulement il n’y avait rien à panser. Qui a pu y voir une conquête ? Ne serait-ce qu’une ombre. De la traque, de la prise, de la tension, de l’enfermement ou tout autre ascendant, rien n’en a la forme. Rien n’y laisse la place. Si les deux corps avaient seulement pensé à cet instant, même s’ils s’étaient mis à se mentir à eux-mêmes, se revendiquant autrement que comme deux corps, rien de tout ça n’aurait pu effleurer leurs esprits. Ils sont à tellement d’univers de ça. Ils sont dans la peau, ils sont dans la matière, ils sont dans le thorax, ils sont dans l’espace, ils sont dans les trous noirs, ils sont dans la poussière qui survole et plane dans un rayon de lumière. Ils se cajolent. »

G. A. V., de Marin Fouqué, Actes Sud, 2021.

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