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En lisant en écrivant : lectures versatiles #82

Dysphoria mundi repousse toute assignation à un genre littéraire, à la fois essai, journal intime et récit personnel. Paul B. Preciado envisage la dysphorie de genre et tente de la penser autrement, au-delà de l’écart qui existe à l’intérieur de l’individu mais plutôt comme une inadéquation politique et esthétique de celui-ci au régime de la différence sexuelle et de genre toujours en vigueur. Le philosophe en appelle à en finir avec ce qu’il nomme le « capitalisme pétro-sexo-racial » : « destruction des écosystèmes, violence sexuelle et raciale, consommation d’énergie fossile et carnivorisme industriel ». Un livre sur une révolution épistémologique de l’humanité qui propose une manière différente, radicale de voir le monde pour mieux le transformer.

Dysphoria mundi, Paul B. Preciado, Grasset, 2022.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




« The narrator is out of joint

Intérieur, extérieur. Plein, vide. Sûr, toxique. Masculin, féminin. Blanc, noir. Humain, animal. National, étranger. Vivant, mort. Culture, nature. Public, privé. Organique, Centre, périphérie. Ici, là. Numérique, analogique. Vivant, mort. Certains pensent que nous avons été confinés, mais en réalité nous étions soumis à un régime de surveillance et de rééducation de classe, de genre, de sexe et de race. Le confinement est un goulag cyber-pop par lequel les sociétés néolibérales espèrent non seulement vaincre le virus, surtout vaincre le processus imparable de dépatriarcalisation et de décolonisation dans lequel nous sommes embarqués. Incitation au travail, repli sur la famille hétérosexuelle, réduction stricte des formes de sociabilité, limitation de toute activité publique collective, politique, poétique, culturelle, théâtrale, associative, vindicative ; contrôle des mouvements des corps dans l’espace public, restriction des passages transfrontaliers, augmentation de la violence policière, augmentation de la violence sexuelle intrafamiliale... En France, le ministre de l’Éducation du gouvernement Macron, Jean-Michel Blanquer, lance une campagne pour combattre ce que la droite nationaliste a surnomme l’islamo-gauchisme », en affirmant publiquement que la pensée de Jacques Derrida est un « virus » qui menace de « déconstruire valeurs fondamentales de la civilisation occidentale ». Nous vivons dans une colonie alors que nous sommes contraint hygiénico-pénitentiaire dans laquelle, alors que nous sommes contraints au télétravail et incités à la téléconsommation, les dix commandements du capitalisme pétro-sexo-racial nous sont lus quotidiennement pour que nous n’oubliions ni ce que nous sommes, ni ce que nous ne pouvons pas être.

Alors que les plus fragiles meurent, les voix des mouvements écologistes, transféministes et antiracistes, assourdies perla la doctrine sanitaire, sont à peine entendues. La crise de Covid fonctionne comme une « répétition générale [1] de la crise climatique mondiale, ainsi que l’avait affirmé Bruno Latour ; mais aussi comme une destruction organisée des processus de soulèvement en cours. La gestion politique de la pandémie amplifie toutes les formes d’oppression raciale, sexuelle et de genre. L’interpénétration des différents rouages des technologies nécrobiopolitiques était rendue plus visible que jamais. Aux États-Unis, la dérive autoritaire du gouvernement, l’absence d’un système de santé public fort, les divisions de classe, le racisme institutionnel, l’homophobie et la transphobie, l’exclusion et la dépossession des personnes considérées comme handicapées ou malades chroniques, des personnes âgées, des sans-abri et des migrants atteignaient des niveaux sans précédent. Ce sont les techniques de gouvernement en place

— Confinement hygiéniste intermittent
— Numérisation obligatoire
— Contrôle immunologique
— Racisme institutionnel
— Machisme, homophobie et transphobie institutionnels, y compris et surtout dans les institutions familiales, religieuses. éducatives et culturelles
— Militarisation de la répression
— Criminalisation de toute forme de dissidence

Bientôt il y aura sans doute une guerre, pour bien tue tout ça.
À l’intérieur de mon corps, les choses ne sont pas coup mieux. Ma tète explose, mes jambes fondent, mon dos est bloqué. Ma peau est brûlante et, en même j’ai froid à l’intérieur de mes os, comme quelqu’un m’avait congelé puis mis dans un rnicro-ondes L’hiver s’est installé en moi et il ne veut pas en partir. Ma perception du monde s’est assombrie. Depuis que j’ai eu le micro-infarctus à l’œil gauche, ma vision est parfois floue, comme si je portais un voile devant mon iris, ou comme si je regardais le monde à travers la fenêtre grise de Virgirnia Woolf au 52 Tavistock Square. Je n’arrive pas à comprendre si les nuages sont à l’extérieur ou à l’intérieur de mon œil. Ou peut-être ne suis-je plus capable de faire la distinction entre la météo et le temps intérieur. Les séquelles du Covid commencent à se manifester : je suis physiquement épuisé, mes articulations sont enflées, j’ai perdu mon acuité visuelle et auditive et, surtout, je me suis éloigné de la réalité sensorielle. Mais le symptôme somatopolitique le plus persistant est ce que rappelle (par opposition à la connexion numérique) « déconnexion » : à tout moment de la journée, une main invisible me débranche de la vie et je tombe abattu. La déconnexion induit une forme d’aliénation généralisée : une déconnexion non seulement des temps de production et de la vie sociale, mais aussi de mon corps et de l’univers sensoriel qui l’entoure.

La maladie fonctionne de deux manières. La première, par hyposensibilisation — perte d’odorat, perte du goût, perte de vue, tout cela accompagné par l’interdiction de toucher — c’est-à-dire par le blocage des système sensoriels dominants du corps de la modernité. Tous les organes de la sensibilité sont en train de muter. La langue, le nez, les yeux sont en mutation. Ou, pour être plus précise les connexions cérébrales et les dictatures de la conscience qui régulaient la vision, le goût le toucher se réorganisent selon des paramètres numériques.
Pour reprendre les termes de Jonathan Crary, la relation entre le sujet (l’observateur) et les modes de représentation est en train d’être reconfiguré [2]. Si l’observateur moderne existait sous la pression disciplinaire que les pouvoirs institutionnels et discursifs exercent sur le champ visuel, sur la vision et le regard, le nouveau sujet sensoriel de l’ère cybernétique serait l’effet de l’implantation d’un nouvel ensemble d’espaces préfabriqués, non plus seulement visuels mais aussi sensoriels, accessibles à son système nerveux par voie numérique. Tout comme le sujet moderne était passé, à la fin du XIXe siècle, de la perspective picturale et de la camera obscura aux espaces analogiques de la photographie, du cinéma puis de la télé-vision, le nouveau sujet cybersensoriel apprend à vivre dans l’espace numérique, un domaine abstrait déconnecté des yeux et de la peau humaine organique, et construit uniquement sur des données mathématiques et des signaux électroniques.
La seconde modification consiste en la numérisation forcée des relations sociales (tant reproductives que productives, c’est-à-dire celles relatives à I’affection et à sexualité et celles qui exigent le travail et la consommation). La disjonction par rapport à la machine productive industrielle amplifie en moi un bonheur déjà connu de quitter le régime de la différence sexuelle et ses exigences reproductives. Mais cette prétendue libération ne vient pas seule. La mutation des organes de la sensibilité moderne et la nouvelle connexion avec le dispositif cybernétique creusent un vide à l’intérieur de mon corps, provoquant le sentiment de devenir fantôme. La peau analogique s’arrache pour être remplacée par une pellicule (un film) permettant une interaction par le seul biais de l’écran. Nous assistons en direct à l’implant d’une peau électronique ou sans contact sur nos corps, un contactless skin. Moins de deux ans de confinement intermittent, de distanciation sociale et de télétravail c’est le temps qu’il a fallu pour initier cette mutation du corps et de la subjectivité.
Le confinement est un processus de pédagogie collective visant à installer un pli numérique dans l’espace physique. Lorsque la greffe de la réalité virtuelle aura pris chair en nous, les portes s’ouvriront et nous serons autorisés à sortir. Mais nous ne serons plus les mêmes. Nous aurons perdu notre peau analogique. Nous aurons alors une nouvelle peau numérique. Nous serons des amphibies entre le monde physique et le monde virtuel. Ce n’est pas la première fois qu’une telle greffe s’effectue dans la subjectivité collective humaine. La première greffe d’un pli virtuel (le premier virus, aurait dit Burroughs) est advenue (ou plutôt a été inoculée) avec l’invention de l’alphabet et de l’écriture. Puis, par chocs historiques successifs, ont été inventés les plis virtuels de la religion, du théâtre, du livre, du cinéma... Tous les espaces que Foucault appelait « hétérotopies » sont des extensions techniques de la conscience. Une hétérotopie est l’inscription dans l’espace d’une certaine technologie de la conscience, l’installation dans un espace physique d’un autre espace virtuel. Foucault + Deleuze + Guattari + McLuhan + Sioterdijk + Haraway + Latour + Hayles +Hui. Aujourd’hui, le pli numérique menace d’avaler tous les autres, La subjectivité moderne, pli des plis, n’est peut-être plus suffisante pour résister à cette torsion. La notion même d’émancipation, en tant que processus de libération des sujétions du pouvoir initié par une conscience, semble vaciller. Il faudra inventer une autre modalité d’existence pour la somathèque numérique.
Le corps moderne a été construit et discipliné par l’apprentissage d’un schéma anatomique chrono-spatial spécifique, une régulation du temps et du mouvement dans l’espace, une organisation civique — c’est-à-dire normativement nationale gendérisée et racialisée de la sensibilité, du goût, de l’odorat, du toucher, de la vue et de la proprioception. Tout cela avait permis de fabriquer un corps et, par la même occasion, de le relier au dispositif social du capitalisme industriel, en produisant les somathèques qui avaient caractérisé la modernité pétro-sexo-raciale : un élément crucial de ce processus avait été l’invention du couple hétérosexuel comme machine reproductive du capitalisme industriel, un engrenage qui, loin de ce que nous pourrions imaginer, comprenait non seulement la chair segmentée, les soi-disant corps des « deux sexes » avec leurs soi-disant organes sexuels, mais aussi l’architecture mobilier, des institutions médicales, des lois sur le mariage, des répertoires gestuels, des modes vestimentaires, des actes de naissance, des noms... Tous ces éléments faisaient partie de la somathèque binaire, hétéropatriarcale qui commençait à se gripper. La sexualité moderne normative, C’est-à-dire la connexion du corps codifié comme masculin au dispositif technique énergétique (qu’il s’agisse du pistolet, de la machine à vapeur, de la machine textile, de l’abattoir, de la chaîne de montage ou de l’automobile) ou au corps reproducteur féminin, faisait partie de la construction d’un environnement consommable entièrement standardisé et hautement toxique qui commençait à se désagréger. »

Dysphoria mundi, Paul B. Preciado, Grasset, 2022.

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[11. Bruno Latour, « Is This a Dress Rehearsal ? » in « Posts from the Pandemic », Critical Inquiry, vol. 47, hiver 2021.

[22. Sur cette transformation dans la modernité, voir Jonathan Crary, Techniques of the Observer. On vision and Modernity in the XIXTH century, MIT Press, 1998


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