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En lisant en écrivant : lectures versatiles #55

L’historien de l’art Aby Warburg accumule frénétiquement des documents de toutes espèces. Sa passion des archives se transforme en obsession. Après une expérience traumatisante de la Première Guerre Mondiale, « attelé à l’organisation névralgique du chaos » Warburg se sent pris au piège. Il est interné à la clinique Bellevue, en Suisse, où il est suivi par le psychanalyste Ludwig Biswanger. Pour son premier roman, Marie de Quatrebarbes, retrace cette crise psychique dans un récit dont la chronologie s’éloigne volontairement de celle d’une biographie traditionnelle au déroulement linéaire, procédant plutôt comme l’historien lui-même, « par montage et associations, » « bonds et décalages. » Elle nous offre un portrait intime et fascinant de cet homme qui « espère trouver la porte de sortie de cette nuit interminable dans laquelle le monde est plongé. »

Aby, de Marie de Quatrebarbes, P.O.L., 2022.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Kreuzlingen, 1922.

En 1922, Aby est agité par la visite prochaine de sa femme à Bellevue. Il s’inquiète de savoir si son passeport est en règle, qui l’accompagnera, où elle sera logée, croit qu’elle se trouve dans la villa Roberta, qu’une dame étrangère est sa femme, qu’elle a été mise en pièces par un patient du service ouvert, agressée, que la clique de Binswanger n’a pas mis la clé sur la porte, ou sa fille a été assassinée et son fils fait prisonnier, ou il l’a lui-même tué, ou blessé en 1918, ou il a tué sa famille et blessé sa mère, ou les médecins veulent sa mort car ils ont l’esprit échauffé par les antisémites, ou le médecin qui lui fait son bandage herniaire l’a infecté avec une aiguille, ou l’infirmier Wieland a tué toute sa famille, ou on a pris possession de son héritage, ou on lui a extorqué sa signature, ou il meurt de faim, ou le lit utilisé par Binswanger est un étal de boucher fait pour massacrer sa fille, ou la petite balance avec des œufs de Pâques est le symbole d’un cercueil, ou sa fille s’est mariée en secret avec Wieland et ils attendent un enfant, ou chaque petit pois, chaque pomme de terre, chaque haricot est l’âme d’un homme, ou son fils a été changé en poisson et il l’entend constamment supplier : « Mon père, ne me mange pas », ou le beau-frère de Binswanger a une tête de mort et des dents de fauve, ou il n’est ni chair ni poisson, tantôt médecin, tantôt officier, ou Embden n’est pas Embden mais un fantôme retenu par la clique de Binswanger et ce dernier l’a mangé, ou Frida, son ancienne infirmière, est allée à Hambourg pour le diffamer, elle l’a trompé et volé, ou elle a tué son fils à Heidelberg, ou l’encaustique est prélevé sur les cadavres, ou le lait est jaune et provient d’êtres humains, ou il anéantit sa femme quand il mange du riz au lait, ou le rapporteur est Lucifer, un ange déchu, ou on lui a fait signer de force sa condamnation à mort, ou on veut lui faire du mal, ou le rapporteur a porté son caleçon dans la nuit, ou son gâteau d’anniversaire a été fait avec quelque chose de pire que le sang humain, ou son frère Max est en danger, ou la chatte de Hertha Binswanger mange les oiseaux, ou un insecte lui fait des signes, ou il y a des cadavres dans la tente des enfants, ou il a été assassiné par les médecins, ou son frère Félix a été mis à rôtir dans le bâtiment des cellules, ou le livre de Prinzhorn a été fait spécialement pour lui, ou le fils du gardien a été mangé, ou la viande qu’on sert à table est de la chair humaine, ou le vernis du rebord de ses fenêtres est fait à partir de corps humains, ou on lui a volé le tableau offert par sa femme et quelque chose est tombé, ou sa fille a été exécutée, ou le vieux bois du pont que l’on brûle est sa famille, ou on lui diagnostique une paralysie progressive, ou la conférence de Binswanger à Zurich est une accusation voilée contre lui, ou la sauce tomate servie avec le riz est du sang, ou le bureau de poste complote contre lui, ou il a la gangrène, ou l’enfant de sa fille et son fils ont été mis en pièces et présentés dans un paquet.

Kreuzlingen, 1923.

En 1923, Aby a peur que les pralines soient la chair de son frère et de sa belle-sœur, qu’il les ait eus dans le ventre et qu’ils soient repartis dans les toilettes, ou il a dévoré l’un de ses enfants, ou un homme a enlevé sa fille, ou il a mangé le Geheimrat Kraepelin dans son omelette, ou ce dernier est monté sur un pont avec deux assassins, ou le paquet de gaze qui sert à son bandage herniaire a été ouvert, ou le riz qu’on sert le soir a été cuit dans la marmite où a fini le cadavre d’Embden, ou son fils est parti dans la région du Rhône, ou en Italie, et sa fille à Aschaffenburg et ils ont été tous deux exécutés, ou la boîte en fer-blanc qui contient des sparadraps est tombée par terre, ou il y a une petite tache dans sa serviette, ou Binswanger lui a arraché un morceau de chair quand il a ouvert l’un de ses rouleaux en chocolat, ou son mouchoir a été repassé à l’envers, ou il a peur des timbres rouges, des pommes frites, des fleurs et de sa nouvelle éponge.
Pour rien au monde Aby ne tolère qu’on l’interrompe dans sa toilette. Le rituel du bain est l’étape de la journée dont dépendent toutes les autres. Savon cachemire des États-Unis, dentifrice Febeco, crème Nivea, il porte un soin méticuleux aux objets qui le compose, en même temps qu’il fait preuve d’une attention suspicieuse à l’égard de ses sous-vêtements, veillant à leur qualité et à leur propreté irréprochable. Après chaque lessive, il prend de longues minutes pour les inspecter, et s’il y repère une tache douteuse, il les fait immédiatement relaver. Quand il apprend que Kraepelin arrive à Bellevue pour le voir, après que sa femme Mary et ses frères ont appelé le psychiatre munichois en urgence, Aby jette rageusement son éponge contre le mur où elle vient s’écraser, libérant des jets d’eau savonneuse. Max et Felix ont fait part de leur inquiétude à Binswanger. Quand Felix et sa femme sont venus passer le réveillon avec Aby, ils ont été effarés par sa parole décousue et ses insultes incessantes aux gardiens et aux infirmières. On le croirait revenu trois ans plus tôt, lorsqu’il était interné chez Berger à Iéna. De son côté Binswanger ne voit pas d’un très bon œil la visite de son confrère, qui ressemble fort à un désaveu de ses méthodes par la famille de son patient. Mais au moment où Kraepelin pénètre dans son bureau, il cache sa contrariété derrière une courtoisie de circonstance. En même temps qu’il le guide, un matin frisquet, à travers le parc couvert d’une fine couche de gel, il lui donne tous les détails sur ce cas difficile, du déclenchement de sa crise à son internement à Bellevue.
Lorsque Kraepelin sort de Parkhaus, quelques heures plus tard, son diagnostic résonne de toute sa force divergente : « état mixte maniacodépressif ». Le pronostic « tout à fait favorable » reprend, en les inversant, les mots exacts de Berger deux ans plus tôt. Pour la première fois, une issue autre que fatale s’inscrit dans les termes mêmes du diagnostic. Binswanger est perplexe. S’il met d’abord en doute le diagnostic de Kraepelin, il finit par se ranger à son avis, et l’on verra par la suite apparaître des parenthèses dans le dossier clinique d’Aby, venant encadrer la mention « schizophrénie ». Puis la formule « état mixte maniacodépressif » sera ajoutée au crayon, dans la marge, pointant l’autre versant de la psychose. Mais avant que les bras de la parenthèse ne se referment et que la mention subsidiaire n’écarte l’hypothèse d’une maladie incurable, le mouvement de l’aiguille de la psyché continuera de trembler des hésitations d’une crise dont on ne sait, malgré les prévisions de Kraepelin, si Aby s’en sortira.

Depuis qu’il est à Bellevue, Aby écrit tous les jours, avec acharnement. Il noircit les pages de ses cahiers auxquels s’ajoutent une foule de feuilles volantes. Il y a, dans l’entreprise qui consiste à écrire à l’intérieur de la crise, une tentative pour muer l’angoisse en pensée et le chaos en ordre. Aby se raccroche à cette idée, avec vaillance, les jours où tout se défait, tirant de lui ce petit fil exsangue qu’il tente inlassablement de recoudre. S’il pouvait à nouveau se consacrer à l’étude, rassembler ses idées autour de ce qui depuis toujours l’aiguillonne, tresser les lignes d’une pensée en prise avec des forces souterraines, il serait sauvé. Il sait que la réparation de sa psyché ne peut passer par la volonté seule, car trop souvent il a vu sa raison échouer sur les rives du non-sens.
Alors, sur les pages à peine lisibles de ses cahiers, il distille les symboles qui ont le pouvoir de sauver. Il plonge en lui-même, retrouve dans l’effritement de ses forces des souvenirs, les tressauts du sismographe. Au contact des Indiens pueblos, il a appris que la terreur pouvait faire l’objet d’une composition. Son angoisse, il la traverse dans la crise, avec ses démons qu’il sent vivre en lui comme les traces d’une pensée primitive. Il sait qu’ils peuvent à tout instant se retourner en vision claire et lui fournir l’énergie d’un rebond. Il attend qu’un renversement s’opère, une ressaisie de ses facultés qu’il vivra comme une victoire sur la peur. Tel un naufragé qui rassemble des branchages pour construire un radeau, il concentre ses efforts sur son petit cahier et supplie Binswanger de lui faire confiance : s’il parvenait à reprendre pied dans sa recherche, s’il était capable de formuler ce qu’il a compris chez les Indiens pueblos, cela serait la preuve qu’il peut surmonter sa crise. Alors qu’il se sent comme Ulysse ligoté à son mât, il veut croire qu’il est possible de rejoindre la terre ferme. Si un salut existe, il lui faudra le chercher au cœur de sa peur, et c’est à cette opération de mise à distance qu’il se consacre, la seule qui puisse lui rendre sa liberté.

Binswanger lui donne son accord, et au début de l’année 1923, Aby commence à préparer une conférence sur son séjour chez les Indiens hopis. Il travaille à mettre en forme ses notes du Nouveau-Mexique avec l’aide de son assistant Fritz Saxl. Il a rencontré le chercheur viennois dix ans plus tôt, après que celui-ci lui a fait part de ses recherches sur l’astrologie. Fidèle à celui qu’il considère comme son maître, Fritz doit affronter en Aby un « père saturnien » dont l’ampleur intellectuelle et la personnalité dévorante l’ont conduit à délaisser ses propres travaux. Il connaît l’œuvre d’Aby comme personne, et a tôt remarqué des adhérences entre les motifs de sa pensée et sa crise. Tel un enfant qui prête vie à ses jouets, Aby croit qu’il existe une âme en toute chose. Rien, au monde, n’est vraiment inanimé. Quand il se promène avec Fritz dans les jardins tendus d’ombre de Bellevue, Aby a pour les plantes des délicatesses infinies. Il ne souffre qu’on foule l’herbe sans se soucier qu’elle existe. À ce compte, traverser une prairie en sa présence suppose mille détours, une série de rites plus ou moins conjuratoires qui font échouer l’idée même de promenade. L’attention d’Aby vis-à-vis des êtres vivants se double de celle qu’il porte aux objets. Il a pour le tapis des précautions extrêmes. Il se penche sur lui et lui parle, s’inquiète de savoir s’il a trop chaud ou trop froid. Il se sent composé des mêmes fibres, monté sur un même châssis. Autour de lui, les détails s’autonomisent, les cheveux bougent avec le vent, la lumière et les rideaux s’agitent à la fenêtre car ils sont doués de vie. Toujours, c’est un « comme si » qui préside.
Aby entretient un lien privilégié à l’enfance. C’est grâce à son esprit fantasque, son goût de la spéculation, sa fantaisie et ses histoires à dormir debout qu’il peut, au sein d’un propos scientifique, opérer des rapprochements inusités, des courts-circuits faisant jaillir l’évidence à partir de notions apparemment très éloignées. Nul ne saurait prédire qui, de la terreur ou de la raison, sera la plus forte dans le combat qu’il mène à l’intérieur de sa crise, ni où se situe précisément leur nouage, mais Fritz ne renonce pas à jouer sa partition dans l’opération de sauvetage de son maître et ami. Il lui semble que les tensions qui trament sa psyché et sa recherche sont les mêmes, et qu’une compréhension plus fine de cette dernière permettrait d’éclairer sa maladie et de le guider vers la guérison. Il a plusieurs fois tenté d’exposer ses vues à Binswanger, mais celui-ci lui a prêté une oreille distraite. S’il ne donne pas suite aux théories de Fritz, c’est qu’il croit que c’est par sa propre voix qu’un patient peut se sauver. Lui seul peut conduire l’entreprise susceptible de le tirer d’affaire. Un patient est guéri lorsqu’il peut produire en lui-même l’espace où il met sa maladie à distance et s’en ressaisit. Il sait qu’elle existe, il existe en elle, et avec elle, dans les plis d’une distance qu’il fait sienne, mais elle ne l’enroule plus dans son manteau définitionnel, elle ne se superpose plus à ce qu’il voit comme un filtre apposé à la réalité. Le processus de guérison a à voir avec la vue : il s’agit de distinguer en soi-même, dans la transparence retrouvée d’une lisibilité seconde, à la faveur des déplacements des calques qui se superposent à la réalité, dans leur infime décalage. Tant que le chou frisé convulsera dans l’assiette, les aliments porteront des messages et le tapis hurlera comme un chien que l’on bat, Aby restera prisonnier de Bellevue. Mais lorsqu’il conviendra que le tapis ne souffre pas réellement quand on lui marche dessus, bien que sa position dise quelque chose de la souffrance, et que les petits pois ne sont pas ses enfants mais ceux de la cosse, il retrouvera peut être un angle où s’arrimer dans le réel. Pour y parvenir, il lui faudra jeter plusieurs fois ses dés sur le ciel et attendre qu’une main prodigue accepte de les décrocher de la voûte. »

Aby, de Marie de Quatrebarbes, P.O.L., 2022.

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