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En lisant en écrivant : lectures versatiles #33

Ryoko Sekiguchi se rend en 2018 à Beyrouth où elle reste presque un mois et demi pour faire le portrait de la ville à travers sa cuisine : les gestes de ceux qui la font, ceux qui l’apprécient et la partagent, les histoires racontées par les habitants. « L’acte de manger s’accomplit par étapes : humer les odeurs, regarder le plat, écouter les frémissements de la cuisson, ou le couteau qui tranche, tâter de la main ou de la fourchette, mettre un morceau à la bouche, chaque chose en son temps, chaque sensation en léger différé d’avec les autres. » Il n’y a pas de recette pour écrire un livre sur une ville comme Beyrouth, mais un ensemble de fragments qui retracent les rencontres de l’auteure, ses échanges, les références littéraires, artistiques, historiques, qui se mêlent aux souvenirs personnels, tissant des correspondances entre tous les lieux traversés, et ce rapport intime à la cuisine où tout est mis sur la table, à la façon d’un mezze.

961 heures à Beyrouth, de Ryoko Sekiguchi, P.O.L., 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« 186. Dernier déjeuner

Dans Bye Bye Babylone, Lamia Ziadé raconte un déjeuner dominical en famille, à la montagne, le jour où la guerre a éclaté. Cette scène de repas, bien qu’elle soit rapidement brossée, m’interpelle, car elle est là précisément pour montrer le temps
de la paix.

187. Le dernier repas dans ce monde-ci, le premier repas dans l’au-delà

Je pense aux témoignages des résidents du Zenshôen, sanatorium dédié à la maladie de Hansen. Jusqu’en 1996, la loi japonaise imposait la quarantaine à vie à ceux qui avaient une fois été touchés par cette maladie, même s’ils en étaient guéris. Entrer dans ces sanatoriums (il y en avait plusieurs) signifiait ne plus jamais revenir dans ce monde-ci, être condamné au ghetto à perpétuité. Les conditions de vie y étaient si inhumaines, surtout dans la première moitié du XXe siècle, qu’ils ressemblaient plutôt à des camps de concentration.
Nombre de résidents ont raconté le jour où ils ont été internés dans un sanatorium. Ils se souvenaient parfaitement de leur premier repas sur place, que la plupart d’entre eux n’arrivaient pas à avaler, comme si porter ces aliments à la bouche signifiait se transformer en habitant de « l’au-delà »pour toujours.
Ils se souvenaient également du dernier repas préparé par leur famille avant leur départ, sachant qu’ils ne les reverraient plus jamais.
Un repas peut cristalliser en lui tout le drame, ou le passage d’un monde à l’autre.

188. Cristallisation

La cuisine cristallise les moments. Je me souviens encore aujourd’hui du « premier repas » que j’ai fait après le décès de mon grand-père. J’étais loin du Japon, en voyage, et je savais que je ne pourrais pas rentrer à temps pour ses obsèques. Pendant les deux jours qui ont suivi son décès, je n’ai rien mangé. Le troisième jour, on m’a commandé un poulet rôti dans une cantine de la ville. À la première bouchée, j’ai éclaté en sanglots. Je savais que cet instant, celui où j’acceptais de continuer à vivre dans ce monde en mettant quelque chose dans ma bouche, était le moment de la véritable séparation entre moi et lui, qui n’avait plus besoin de s’alimenter.
C’était le repas qui me condamnait à rester dans ce monde-ci.

189. Cristallisation du bonheur

Dans Festins imaginaires, la documentariste Anne Georget retrace l’histoire de personnes internées dans des camps de concentration. Partout, des femmes et des hommes privés de tout bravaient le danger en écrivant des recettes au péril de leur vie, sur leurs sous-vêtements, sur des plaques de fer rapportées en cachette de l’usine où ils étaient assignés au travail forcé… Ces repas cristallisaient le temps de la paix, un temps où ils pouvaient mener leur propre vie, un rappel du bonheur. Une recette cristallisait toute une époque de leur vie.

190. « Si demain, le monde s’arrête… »

Je pose souvent cette question, partout et à tout le monde : si demain, le monde venait à s’arrêter, que voudriez-vous manger pour votre dernier repas ? Souvent, la réponse reflète bien la personnalité de mon interlocuteur : un couscous, car je ne veux pas être seul ; rien, car j’ai autre chose à faire que de manger pour cette dernière journée ; une
boulette de riz et je serai satisfait de ma vie…
À Beyrouth, j’ai commencé à poser cette question, mais je me suis bien vite arrêtée : j’ai
compris que ce n’était pas un jeu, et que cette question leur avait déjà traversé l’esprit.

191. « Si demain le monde venait à s’arrêter, je voudrais bien manger un mont-blanc, un velouté potiron et gingembre, une salade verte, un bon steak à la truffe, et tous les plats sur lesquels je pourrais verser de l’huile d’olive et du citron… »

192. « Je ne pourrais pas finir ce dernier jour avant de goûter de nouveau la majorité des plats libanais, et aussi un vrai ceviche péruvien, et il ne faudrait pas oublier de préparer du txakoli, du mezcal… »

193. La cuisine libanaise est-elle légère ?

Cela fait un mois que je continue à ne me nourrir que de cuisine libanaise, sous prétexte que je prépare un guide des restaurants à Beyrouth en même temps que ce texte. Je prends un vrai repas matin, midi et soir, ce que je ne fais jamais à Paris. Je n’ai jamais été aussi en forme qu’à Beyrouth, et je n’ai pas pris un gramme (enfin je crois). Mes amis libanais ne sont pas tout à fait convaincus par mon impression de cuisine légère. Ils rétorquent : « Mais regarde tous ces gens qui sont gros ! La cuisine libanaise, elle fait grossir. »
Curieusement, nous rencontrons le même phénomène avec l’image de la cuisine japonaise. Tout le monde s’accorde à dire que la cuisine japonaise est légère et saine, mais à chaque fois que je rentre au Japon, je prends des kilos. On mange davantage de riz, de pâtes, pas mal de fritures et tempura, et les soirées arrosées au saké peuvent durer jusqu’à deux heures du matin. Finalement, ceux qui sont à « l’intérieur d’une culture culinaire » consomment la cuisine autrement que ceux qui viennent de l’extérieur. Cela ne veut pas dire que l’image d’une culture culinaire est erronée, mais plutôt que ceux qui regardent une culture culinaire à distance la consomment de façon idéale, alors que ceux qui vivent de l’intérieur de cette même culture peuvent pousser leur consommation à l’excès, ont droit au dérapage.

194. Mille visages de la nostalgie

La nostalgie a mille visages. La pensée de la belle époque nous serre le cœur à la vue des ruines, mais au moins quelque chose des temps anciens reste avec nous dans la forme de la nostalgie. Zeina dit que l’écho d’un passé joyeux, raconté par la génération de ses grands-parents, a servi à ce que son présent soit plus supportable pendant la guerre, et l’a aidé à survivre. La nostalgie peut à la fois nous attrister et nous remplir de douces pensées. La nostalgie peut nous rendre à la fois forts et vulnérables : on est constamment liés à un autre temps.
La nostalgie fait de nous des êtres complexes.

195.

La nostalgie parle d’une chose perdue, afin qu’elle existe autrement. C’est parce que les Beyrouthins me parlent de leur nostalgie que ce livre existe.

196. Fantômes

Je n’exagère pas quand je dis que cette ville est hantée par les fantômes. Après un drame, une catastrophe, les fantômes demeurent. Ce n’est pas parce que vous les sommez de disparaître qu’ils se dissipent. Ceux qui veulent raser les quartiers pour construire des immeubles flambant neufs se trompent sur la nature des fantômes. Ils n’ont pas de corps : détruire les traces concrètes ne les fera pas disparaître pour autant. Le centre-ville me met mal à l’aise surtout à cause de ses fantômes omniprésents. D’une part, l’image d’une autre époque, racontée par mes amis, flotte sur ma rétine, mais même sans cela, ce quartier s’apparente à un parc d’attractions, avec ses immeubles, pâles imitations de ceux d’autrefois, qui ressemblent à des zombies qui se dressent, désœuvrés. Cela, sans parler des vrais fantômes, des morts et des disparus que l’on n’a plus jamais revus.
Bien sûr, ces fantômes se trouvent partout ailleurs. Et je sais que tant que nous n’effectuerons pas un travail sur notre histoire, nous marcherons toujours avec nos fantômes dans le dos. Nous faisons semblant de les oublier, mais à chaque fois que nous serons pris en photo, nous les verrons apparaître derrière nous, devant nous. Les fantômes nous mettent en garde aussi pour que nous-mêmes ne devenions pas fantômes, en recommençant les mêmes erreurs. »

961 heures à Beyrouth, de Ryoko Sekiguchi, P.O.L., 2021.

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