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Récit poétique à partir d’images créés par procuration

Créer à partir de textes des images conçues par le biais de l’artefact génératif DALL-E, écrire un texte en regard de ces images.


Anima Sola #10

C’est très agréable cet engourdissement sans se laisser aller à dormir. C’est quelque chose de vague qu’on ne peut pas voir, qui ressemble plus à un sentiment. Dans les replis des draps. La souplesse du tissu. Les étapes d’un long périple fait d’avancées et de soubresauts inattendus, de secousses et de tremblements. Les mouvements du corps dessinent involontairement les péripéties d’un rêve. Les images qu’ils développent pour moi seule. Je reconnais certains endroits par lesquels je suis déjà passée, un tunnel sombre, un passage secret, mais ils sont trompeurs, je risque de m’y perdre. Je sais que cela peut arriver à tout instant. Le sol se dérobe sous mes pas. Je saute du deuxième étage. Je ne sais pas sur quelle surface j’échoue, tout semble mou, instable. J’avance pourtant. Sur un fil. Une porte s’ouvre en grand, qui m’aspire, m’enveloppe de ses mouvements répétés. Un large trou se forme à la surface de l’eau, je me laisse engloutir, sombrant à l’intérieur. J’entre dans cet œil maléfique, celui qui voit tout sans retour possible, qui accroche le regard avec un temps retard. Une lumière qui aveugle. Un cri qui déchire l’espace. Une main agrippe mon bras, pour me retenir ou me faire tomber dans le précipice de sa cataracte ? Allongée sous l’eau, je sens l’oscillation des ondes et leurs vagues évasives qui me caressent, les fils de longues tiges herbeuses de plantes aquatiques se mêlent à mes longs cheveux. Leurs racines me maintiennent à flot, au niveau de la surface pour que je ne coule pas complètement. Le tissu de mon vêtement se soulève régulièrement, sa toile légère sous l’eau. Seconde peau. Je continue de lisser les bords de ses tissus déchiquetés. Je me contente de mauvais coups, je n’éprouve plus qu’indifférence. Je décide de faire irruption dans un ordre établi. Je ferme les yeux. Tout devient plus mystérieux. Tâches sombres dans un paysage soudain saturé de lumière. Ces formes évoluent lentement au rythme de mes pas, leurs volumes s’évasent et s’évanouissent en s’éclairant. L’impression de reconnaître des visages, des silhouettes dans ces va-et-vient réguliers. Le rythme de mon cœur s’accélère devant ces visions suspendues dans l’air comme dans les profondeurs de l’eau. Les abysses s’ouvrent au-dessous de moi. Ectoplasmes qui se figent peu à peu avant que j’y reconnaisse des formes effilochées. Je traduis un espace en blanc sur la page. Un lointain souvenir. Enfant, lorsqu’avec ma sœur nous nous amusions à jouer au fantôme en nous cachant derrière les vieux draps blancs volés dans l’armoire de nos parents. Leurs plis recouvrant malhabiles nos corps frêles. Dans la pénombre de la chambre dans l’attente d’être découverts. Je dors ivre de sommeil. Je porte en moi un rêve jamais réalisé. Une image impossible. Elle revient pourtant me hanter très régulièrement. Une photographie avec ma grand-mère. Elle est morte depuis longtemps mais je continue à la voir. Et cette image nous maintient toutes les deux complices dans un même espace. Je me tiens discrètement derrière elle. Elle a fermée les yeux pour mieux m’entendre lui parler, plaisanter avec elle, lui chuchoter quelques mots. Je l’enlace tendrement. Mon bras passe autour de son cou, ma main sur le dessus de sa poitrine. Je penche la tête pour me voir dans le miroir de l’image. Je souris à cette apparition. Nous deux ensemble. C’est à cet instant seulement que je saisis ce qui arrête mon regard dans cette apparition. À son contact, ma main sur sa poitrine est devenue toute ridée, comme lorsque enfant je la laissais trop longtemps sous l’eau.

« Les riches Romains de l’Antiquité conservaient des masques mortuaires en cire moulée sur les visages du défunt, puis peints pour donner l’illusion de vie. Ces masques, nommés imago, étaient conservés dans des boîtes et sortis en procession pour des rites funéraires dans lesquels un acteur venait imiter le mort en reprenant ses discours et ses gestes mémorables. »

Alexandre Gefen, Vivre avec ChatGPT, Éditions de l’Observatoire, 2023.


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