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Récit poétique à partir d’images créés par procuration

Créer à partir de textes des images conçues par le biais de l’artefact génératif DALL-E, écrire un texte en regard de ces images.


Anima Sola #5

Je me vois, je suis de dos, tournée ainsi je ne peux voir mon visage. C’est une image d’enfance. Un souvenir lointain. Un paysage estival. Au bord d’une rivière. Peut-être à la montagne ? Je peux sentir à nouveau la sensation de la chaleur, la sueur qui frissonne sur ma peau. Je traverse un champ de blé, disparais dans l’étendue jaune pâle d’un champ de colza. Je me cache à l’ombre d’une cabane tout au fond d’un jardin. Je grimpe aux arbres. Leurs écorces me blessent les genoux, éraflent ma peau mais cette douleur me galvanise. Je pédale à toute allure sur les chemins caillouteux et chaotiques de campagne. Lorsque je rentre enfin à la maison, je laisse trainer mes pieds dans la poussière blanche du chemin. J’aime ce nuage qui s’élève dans l’air du soir. Je garde longtemps enfouie en moi cette douce sensation de fatigue et de joie, prisonnière d’un même élan. La fraîcheur de l’eau de la rivière. Le souffle du vent sur mon visage les yeux fermés. Cette effervescence des jours sans limite, des instants passés dehors, à l’air libre, sans contrainte ni but précis. La liberté de se perde, de revenir sur ses pas, de ne rien faire quand on le souhaite, sans même avoir besoin de se l’avouer, de se chercher des excuses ou des prétextes. Accueillir l’ennui comme un présage, le silence comme un présent. Un regard c’est le début d’une histoire. C’est une image dont je me souviens, une carte postale. Je ne sais plus désormais ce qui était écrit au dos, le message qui m’était adressé. Je continue comme toujours quand on ne sait pas la vérité. Dans l’enfance on peut jouer avec n’importe quel objet trouvé dans la maison. Des avions fabriqués avec trois pinces à linge, des hélices fabriquées à l’aide de feuilles de laurier, des billes improvisées, des personnages en pâte à modeler. Et toutes ces histoires que je me raconte en marchant, murmurant les différentes voix intérieures qui dialoguent en arrière-plan tandis que j’évoque à voix haute le récit détaillé de leurs aventures. Allongée au sol. J’ébouriffe le tapis d’éphémères dentelles qu’ils emmêlent, éparpillent et escamotent en un instant. J’investis avec mes jouets les formes géométriques du tapis persan qui deviennent rue, champs, quartier, parking, ville ou pays. Je voyage à même le sol. Cette image de moi n’est jamais celle que j’espère, celle que j’attends. Je suis toujours déçue, dans ce détournement, comme si je m’y voyais de dos ou que le miroir réfléchissait un autre visage que le mien. Le portrait d’une femme qui ne me ressemble pas me dévisage. C’est l’image qu’on attend de moi, celle que les hommes désirent, dont mes parents rêvent, que mes amis espèrent retrouver. Je ne me reconnais pas bien sûr. C’est un masque que je porte. À l’intérieur je me sens si différente. Les traits s’estompent. Il n’est plus question d’identité. Je sens monter la chaleur en moi, les ondes oscillantes de vagues de couleurs et formes variées, fantomatiques. Bulles qui éclatent en l’air, billes qui explosent en mille fragments, étincelles fugaces qui éclaboussent de leur éclat, les constellations d’étoiles qui illuminent à distance mon ciel intérieur. Je remue les formes concrètes du rythme. Tout s’accélère, ça bat fort en moi. Je ne sais plus vraiment qui je suis, j’aime ce désarroi passager, sentir l’étrangère en moi, l’étonnement qui chavire, qui fait battre mon cœur, en changement permanent. Ce qui éclaire ma journée. Ma personnalité se révèle. Le jour en pleine nuit. Un halo de lumière qui m’entoure, provoque en moi d’inédits soubresauts. L’été, l’éternité.

« Dans mes travaux, je m’intéresse aux images « souffrantes ». Elles sont issues d’archives, souvent dégradées par des inondations ou un environnement hostile. Malades, elles vont bientôt disparaître, et surtout, elles disent quelque chose d’une mémoire presque disparue. Le rapport des algorithmes avec la mémoire est inverse : ils anticipent ce qui est à venir, tandis que la photo archive et fige. Ils sont dans un régime de prédiction. C’est une façon de voyager dans le temps mais de manière différente. »

Joan Fontcuberta, repenser la photographie et apprivoiser les monstres


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