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Récit poétique à partir d’images créés par procuration

Créer à partir de textes des images conçues par le biais de l’artefact génératif DALL-E, écrire un texte en regard de ces images.


Anima Sola #19

Dans une lumière de fin d’après-midi, entre chien et loup. Ce moment où l’on oublie parfois d’allumer la lumière chez soi pour accueillir le soir. La nuit se tient en nous, en retrait, prête à nous faire basculer. Une matière fragile à maints égards. Un motif secret. Les lieux portent une trace moléculaire des êtres qui les ont traversés. La peur est parfois le chemin que doit emprunter la mémoire pour parvenir à ses fins. Nous toucher. On oublie souvent la valeur égale de toutes les vies et la mémoire de toutes les morts. Étrange impression de culpabilité. La mort devrait être inscrite d’une manière ou d’une autre, dans la pierre, sur le papier, tatouée à fleur de peau ou dans nos récits. Dans les cimetières, sur les tombes et les sépultures, cette incongrue mention de concession perpétuelle sur les monuments funéraires dont les plus anciens partent en morceau, se délitent avec le temps, rongés par la mousse et le lichen, envahis d’herbes folles et recouverts de lierre. Perpétuel n’a rien à voir avec éternel. Il y a plus de mots, de souvenirs entremêlés dans une minute de silence, que dans tous les livres d’une bibliothèque, même dans ces vestiges, identifiés au premier abord comme des morceaux de bois calciné ou des briquettes de charbon, qui se sont révélés être des rouleaux de papyrus calcinés dans les vestiges informes desquels sont enfouis des traces d’écriture. Ils se tiennent serrés les unes contre les autres sans qu’on parvienne à les lire intégralement, ils nous traversent de leur vérité inaccessible. Dans le dédale du cimetière à ciel ouvert les racines des arbres soulèvent certaines pierres tombales à l’abandon. Le sol se dérobe sous mes pieds. Forêt de pierre, de silence, espace minéral, de marbre et de granit, où tout est dur, anguleux. Chapelles noircies par le temps et croix sculptées, catafalques et pierres tombales grises. Les noms gravés sur la pierre m’arrêtent, ils me font signe de loin. Succession de chemins qui s’ensauvagent à travers bois. Salle d’attente que je traverse sans m’y arrêter, qui me laisse songeuse, me transporte ailleurs, me fait penser aux autres, les vivants et ceux qui finiront par mourir. Les morts sont ailleurs. J’assimile la répétition des gestes et des situations comme moyen d’abolition. Chaque corps est un lieu de recueillement. Une allumette craquée dans le noir. Une trace, une empreinte préservée du passage du temps, tentative fragile de fixer une preuve dans l’épreuve. La cartographie secrète des espaces, de ce qui reste après la perte. Les contours de la disparition. Les chaises vides. Je m’épuise en lambeaux de pensées parmi tant d’autres sensations. L’histoire d’un effacement et d’une restitution. Je regarde cette femme, la mère de ma mère. Je parviens au parfait équilibre acoustique. Je l’entends me parler alors qu’elle n’est plus là depuis longtemps. Je surprends ses clameurs, ses immenses va-et-vient sonores. Sur ses joues les traces de sa vie passée, les rides ont creusé des sillons dont je pourrais deviner du bout des doigts la trajectoire en une caresse et traduire l’histoire qu’elle préserve en la dissimulant, en creux, aux yeux de tous, sans qu’on parvienne à la déchiffrer. Il faut partir des traces. Cette nécessité de faire une place durable à chaque vie singulière. Ces matières et ces formes évoquent sa disparition au lieu même où devait se conserver sa mémoire. Je prononce son nom en me souvenant d’elle dans ce paysage qu’elle a traversé tant de fois. Ces roches noires. Qu’elle hante désormais. Je retiens les grillons et l’eau du torrent. Chaque nom est rempli d’une existence, chaque vie exige un dénouement. C’est difficile de comprendre pourquoi on s’arrange en secret. Ce qu’on cherche dans ces gestes de consolation et d’apaisement. Je ressens en moi une flamme invisible et froide, brûlant du dedans vers le dehors. Le rien ne peut pas s’imaginer. Au milieu de la vie, nous sommes dans la mort. Je me réfugie dans un coin vide du temps. Je m’égare avec un air de probable satisfaction.

« Les naïfs pensent que les histoires qui naissent au travers d’un calcul de nombre ne sont que des travestissements de la narration vraie, voire ses ombres. Les récits humains, croient-ils, diffèrent fondamentalement de ceux que fabriquent les machines. Pour les natifs du numérique, les récits issus du calcul sont vrais, sans guillemets, parce que toutes les histoires se valent. »

Parole de machines, Alexei Grinbaum, humenSciences


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