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Au lieu de se souvenir (Semaine 09 à 13)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions


Il traîne dans la rue, s’attarde amusé sur un groupe d’enfants marchant en grappe sur le trottoir. Certains se tiennent la main, d’autres avancent au coude à coude. Il les observe aux côtés de leurs accompagnateurs, un en tête et deux autres fermant la marche. Soudain, un des enfants trébuche et tombe au sol. Il se relève rapidement mais ne peut s’empêcher de pleurer lançant un long cri perçant, le visage écarlate ruisselant de larmes. L’homme l’observe à distance, un peu intrigué par l’insistance de son regard. Il ne peut s’empêcher de déceler dans le visage ces enfants les adultes qu’ils vont devenir. Il y a le fanfaron, la timide, l’espiègle, le renfermé, le joueur, l’instable, la malicieuse, le trublion. Mais ce petit garçon qui n’arrête pas de pleurer accapare toute son attention. Les larmes aux yeux. Les soubresauts de sa jeune poitrine, les spasmes poignants de ses hoquets. Il ne sait pas ce qui le touche le plus à cet instant, la tristesse de cet enfant ou ce qu’il reconnaît de lui dans ce profond chagrin. Il ne croit pas se souvenir de la dernière fois où il a pleuré, à la mort de sa mère, à l’annonce de son divorce, à l’accident de son frère. Il ne peut plus s’arrêter de pleurer, c’est plus fort que lui. Le soulagement qu’il ressent est un baume inattendu.

J’ai déjà évoqué les lieux secrets de la ville, chacun a les siens. Dans Un livre blanc, Philippe Vasset recherchait par exemple ce qui se cachait dans les zones laissées en blanc, vierges de toutes indications, sur la carte de la région parisienne. En ville, dans un lieu laissé à l’abandon, inaccessible parfois. Ce jour-là c’est par hasard, à l’issue d’une longue promenade en bord de Seine aux quais inondés, que j’aperçois une porte condamnée, un balcon avançant dans le vide, cachette secrète, lieu mystérieux, inaccessible. Point de vue inédit sur la ville, le jardin de l’Hôtel d’Aumont, la Cité Internationale des Arts, et plus loin l’Île Saint-Louis. En haut de la façade aveugle du Lycée Sophie-Germain, cette ouverture insolite qui n’offre plus qu’un point de vue imaginaire, et nous renvoie en contrebas, simple spectateur entre le bonheur d’exister et la tristesse de se souvenir.

Tomber est un mot pour penser. Pourquoi nous faisons face à l’autre qui est sur le côté ? Nous sentons que c’est déjà la fin, que la fin est proche, mais nous n’avons rien à faire d’autre qu’à regarder. Les mots semblent figés au seuil de l’articulé, c’est plutôt le silence qui règne, ou des borborygmes, les aboiements des chiens, le bruit de fond des éléments, des arbres et des corps. Je n’arrive pas à détacher mon regard de ce morceau de polystyrène blanc en forme de ballon, après voir pensé à une tête, qui dérive à la surface de l’eau aux reflets irisés d’hydrocarbures d’origine exogène. Un homme à la rue interpelle les passants sur le pont juste au-dessus de moi, sans vraiment s’adresser à eux, plutôt dans un long monologue, le regard dans le vague, il leur parle du mystérieux dessous des choses. Il ne tombe pas mais son corps chancelle, je le sens partir. Je ne le vois pas, je ne peux qu’entendre des bribes de ses propos décousus. Dans cet entre-deux. Le lieu où ça naît c’est l’intervalle, l’espace entre. L’effarement y est profond. Vertige du bord du quai, ce qui nous fascine quand nous fixons trop longuement le reflet de notre propre image dans un miroir. Ouvrir la nuit du corps. Celui du premier regard posé par l’enfant sur le réel, celui de l’éblouissement chargé d’effroi. Au moment de se redresser, le corps hésite, vacille légèrement, trouble passager. À la place, tout autour, un trou immense. Le regard est proprement décimé, il ne voit plus que des forces qu’il ne maîtrise plus.

Se perdre en ville, cela ne m’arrive pas si souvent, ce n’est d’ailleurs pas toujours désagréable. Cela permet parfois de voir la ville sous un angle inédit, sortir des sentiers battus des quartiers qu’on fréquente régulièrement. Mais plus je marchais dans le dédale des ruelles calmes du quartier de la Butte aux Cailles, un quartier dans lequel je viens rarement mais que je connaissais déjà, plus j’avais l’impression de tourner en rond, je repassais sans arrêts aux mêmes endroits, me retrouvais régulièrement rejeté du quartier vers sa périphérie, en contrebas, Rue de Tolbiac, Avenue Blanqui, Place d’Italie, sans parvenir au but que je m‘étais fixé, la place au sommet de la Butte. L’impression de ne pas trouver sa place, de perdre tous ses repères, sans comprendre pourquoi, pas tout de suite, juste le pressentiment que quelque chose cloche mais sans parvenir à savoir quoi, je me suis entêté à poursuivre sur ma lancée sans prendre la peine de lever mes doutes, en m’informant auprès des personnes croisées dans le quartier, en consultant un plan pour vérifier ma situation et ce qui m’empêchait de trouver ma destination. Avant de finir par comprendre que j’avais confondu la Butte aux Cailles avec la Contrescarpe, superposant les deux lieux. Même si le Carrefour de la rue des Cinq diamants et de la rue de la Butte aux Cailles a un air de Contrescarpe, les deux lieux sont assez éloignés et différents, l’un s’est substitué à l’autre, faussant tous mes repères dans cet espace traversé plus mental que physique, un lieu imaginaire en somme.

Vifs changements de lumière de saison, brusques, imprévisibles, lumières fuyantes, de courte durée, fluctuation déstabilisante des températures, qui fait tenir plusieurs journées en une. L’hiver se termine avant de basculer dans le printemps, les premières chaleurs annoncent l’heure d’été qui vient à grands pas. Il suffit de regarder les branches des arbres nues se couvrir de leur léger duvet vert, à peine perceptible à l’œil blasé, que cette lente métamorphose vient troubler la vue d’ensemble du paysage, avant que leurs feuilles, une fois ouvertes, déployées, recouvrent totalement la surface encore lisse des branches et qu’elles transforment définitivement en même temps que nos perceptions, nos perspectives urbaines.

La mémoire et le monde sont une même réalité.
J’appelle, j’entends, je vois.
C’est désormais dans la confusion des choses simples que j’existe.


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