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Au jour le jour #6

VI

Le vent froid chasse les nuages. Restaurant thaïlandais. Repas de famille. Larmes du tigre. Vaguelettes étincelantes à la surface du canal Saint-Martin. Du monde assis sur les quais discutant au soleil. Nuages roses qui virent oranges dans le ciel bleu nuit. Les phares blanc des voitures. Un homme dort sur le trottoir, devant une bouche d’air chaud, emmitouflé dans un long sarcophage de couvertures déchirées.

Images d’un rêve tout droit sorties du film vu la veille au soir. Un visage ensanglanté, à la place de la peau, la chair à vif. Violents tremblements, dans la province de Kahramanmaras, sud-est de la Turquie, jusqu’au nord de la Syrie voisine. Pensées pour l’écrivain turc Murat Ozyasar originaire de Diyarbakır qui décrivait dans son livre Certifié conforme, la ville qui l’a vu grandir.

Jour de grève. Avec ce temps on imagine la plage. Reçu la liste des ouvrages qui seront examinés en commission le 16 février prochain. Pas mal de noms connus. Quelques connaissances et amis. Gommer les notes laissées dans la marge par un précédent utilisateur de la bibliothèque. « De même que la ruine objecte sa fragilité aux monuments, le récit des marges conteste à la fois la fonctionnalité muette et le verbe haut et glorieux. » [1]. Quelque chose aime ce désordre, ne le considère pas comme un désordre.

Grand ciel bleu troisième jour consécutif. Froid saisissant. Le retour des ombres fuyantes. Cette semaine Nina en congé de la Villa Arson à la maison avec Alice qui soigne son entorse et révise ses examens. Je ne rentre pas manger ce midi, je monte Butte Bergeyre. Marcher la bouche pleine. La Villa Zilvelli a été détruite. Il ne reste qu’une friche avec vue sur le Sacré-Chœur. Chantier en berne. Disparition soudaine du fichier des congés. L’heure est grave. Temps suspendu. Chacun doit fouiller la poubelle de son ordinateur. Les unes après les autres les collègues quittent la bibliothèque.

Rouge-gorge sur la haie de thuya. Son plastron velouté d’un vermillon vif. Qu’à cela ne tienne. Nina retourne à Nice. Petit pincement au cœur. Une belle semaine ensemble. Première fois que je dois enregistrer plusieurs fois un même texte pour le podcast. Des mots à la place d’autres mots. Pièce au lieu de chambre. Barres à la place de battes. Mais quel texte ! Ramenez-moi à la réalité s’emporte l’acteur qui ne parvient pas à se souvenir de sa réplique.

Je chasse les comme. Parmi les mots les plus fréquents du texte en cours de correction : corps, autre, ville, fait, entre, sous, yeux, rien, lumière, faire, vous, être, bien, regard, peu, nuit, visage, encore, voix, monde. Je te suis mais tu ne me vois pas. Cette lettre anonyme reçue par Caroline au bureau. Étrange message. Une étincelle dans le regard de cette femme. Le ciel rose de nouveau à la nuit tombée. La couleur du ciel dépend de la distance parcourue par les rayons du soleil. Mes yeux piquent depuis trois jours.

Les rues tranquilles du samedi matin. Quelques rares silhouettes glissent sur le sol au ralenti. Dans la brume d’un soleil timide. Un homme marche à côté de son vélo électrique, en écoutant des psaumes à la radio. Je me souviens que cette sixième semaine de l’année a été à deux reprises l’occasion de chutes de neige à Paris durant ces cinq dernières années. Surprise de constater en un jour l’arrivée massive de personnes dormant dehors. Vous êtes comme les coiffeurs en bibliothèque, vous terminez par la plus grosse journée de la semaine. Nouvelle vague.

Au jour le jour : bloc-notes quotidien

Bagneux, le 8 février 2013

[1Obsolescence des ruines, Bruce Bégout, Éditions Inculte, 2022


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