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Contacts successifs #47

Une bouche à l’intérieur d’une bouche

Karl Dubost me fait découvrir l’application WaniKani qui permet d’apprendre l’écriture du japonais par les kanji. Pour écrire le mot temps, il faut associer le signe de la bouche (représentée par un carré) dans une bouche (un autre carré). Un carré dans un carré. Sur l’application, des moyens mnémotechniques permettent de faciliter l’apprentissage de chaque kanji. Pour la bouche : Un grand trou carré et béant représente quelqu’un qui ouvre sa grande bouche pour vous dire quelque chose de stupide. Pour le mot temps : Il y a une bouche à l’intérieur d’une bouche. Mais si vous regardez de plus près (pas vraiment, mais nous faisons semblant), vous pouvez voir une autre bouche à l’intérieur de cette bouche... et une autre à l’intérieur de celle-ci ! Cela ne s’arrête jamais. Pouvez-vous compter le nombre de fois où il y a une bouche à l’intérieur d’une bouche ? Ce kanji signifie également tourner. À chaque fois qu’une chose se produit, elle tourne en boucle et revient au début, tournant encore une fois autour d’elle.

Paris, 13 avril 2024

Les privilèges de la beauté

Au moment de faire la vaisselle, le verre glisse des mains et tombe sur l’émail blanc de l’évier. Le bruit tranché est cinglant, l’incertitude plane un court instant, le verre est-il cassé, oui non ? Sous la mousse difficile à dire. Finalement c’est le pied qui a pris, cassé net. L’éclat sonore du bris du verre qui tinte, résonne étrangement dans la cuisine, son éclat se prolonge en moi, à chaque perte d’un verre du service de ma grand-mère, quelque chose se brise en moi, disparaît dans des profondeurs inavouables, un décompte angoissant qui me laisse songeur et mélancolique. Je ne sais pas pourquoi en entendant le son d’un verre qui se brise, je ressens à chaque fois l’émotion qui m’envahit en pensant à cette scène des Enfants terribles de Jean Cocteau, où Dargelos lance sur Paul pour qui il éprouve une admiration sans borne sans que celui-ci ne le remarque, une boule de neige dans laquelle il avait dissimulé un caillou.

Dans le champ l’ombre et la lumière

Dans une pièce dont on ne perçoit que progressivement la forme, elle modifie l’agencement de ses rares meubles (lit, matelas, commode, miroir, fauteuil, table) en évoquant scrupuleusement ce qu’elle fait, l’espace qu’elle aménage, qu’elle construit littéralement sous nos yeux, avec un léger décalage entre ce qui est dit, ce qu’elle énonce et ce qu’on voit à l’écran, manière de fabriquer son espace personnel, de se l’approprier tout autant que de nous permettre d’ouvrir les yeux, de voir ce qu’on ne voyait pas jusque là, de repousser les limites de notre regard. La pièce minuscule s’agrandit progressivement, se métamorphose en chambre d’écho au rythme de ses mouvements creusant l’espace de l’intérieur pour y faire entrer l’ombre et la lumière.
« Je suis couchée, et je lui écris couchée le sixième jour. Le huitième ou neuvième jour, j’ai recommencé la même lettre et mangé beaucoup de sucre en poudre. J’ai lu ce que je lui avais écrit et je me suis couchée sur mon matelas et je me suis levée pour me déshabiller et, nue, je me suis recouchée. Je me suis couverte de mes vêtements et j’ai attendu et puis j’ai essayé de contrôler ma respiration et puis j’ai oublié de continuer ce jeu et puis j’ai attendu. J’ai su qu’il y avait sans doute 28 jours que j’étais là. »
La durée de chaque plan, leur cadrage audacieux, l’absence de mouvement de caméra et le travail novateur sur la bande son du film de Chantal Akerman, Je, tu, il, elle « craquements, froissements, bruits de succion, bruissements de draps, grattement perceptible sur le papier à lettre, souffles-cris, roucoulements, cornes de brume mugissant des profondeurs du corps, murmures soyeux des peaux qui se frottent l’une contre l’autre ou choc de membres qui se heurtent » [1] installent le spectateur dans un état intermédiaire, en équilibre précaire, où rien n’est jamais clairement défini, laissant peu d’espace à la fiction au profit du temps réel.
« Quand vous regardez une image pendant une seconde vous saisissez l’information, « c’est un corridor ». Mais au bout d’un instant vous oubliez le corridor pour ne voir que du jaune, du rouge, des lignes : et puis le corridor réapparaît. »

Paris, 1er octobre 2013

Une attente et une révélation

Pour l’heure il y a à faire. Des possibilités extraordinaires de contact. Ici et là-bas l’un comme l’autre abîmés. La mémoire et le monde sont une même réalité. Ne pas suivre, ne pas être suivi. Je crois même qu’on ne se rend pas compte de la profondeur de cette évidence. Il faut des incises sans cesse. Au fond du corps et même avant le corps et bien avant la parole. Chacun ses obsessions, bien sûr. Je dis que je choisis mais en fait je n’ai pas le choix. Il n’y a pas d’innocence aujourd’hui il n’y en a jamais eu. Sous le foisonnement, je sens vibrer la mélancolie. Pour ne rien dire du trouble.


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