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Contacts successifs #51

L’envers se laisse deviner

Dans le parc des Buttes Chaumont, un vieil homme portant des lunettes de soleil et s’aidant d’une canne pour marcher, s’est arrêté sur le bord du chemin pour couper les fleurs blanches d’un arbuste. Il les secoue avant de les dissimuler dans la poche intérieur de sa veste. Avec Caroline nous le regardons faire. À notre hauteur, il nous fait remarquer que les arbustes et les arbres sont beaux en cette saison. Nous en convenons avec lui. J’en profite pour lui demander s’il connaît le nom de ces fleurs qu’il vient de couper. Il s’excuse de son geste, un peu gêné, le nom lui échappe. À plusieurs reprises il croit le retrouver. Il nous indique que cela est proche d’une piqure, d’une seringue, le nom lié à la médecine dans son souvenir. Alors qu’il s’éloigne dans une allée du parc, il se ravise et nous rappelle après avoir retrouvé finalement le nom de cette fleur, il s’agit d’un seringat.

Paris 20ème, 12 mai 2024

Dans son mouvement toute l’amplitude de l’espace

À la fenêtre, sentir l’orage approcher. Le tonnerre gronde par à-coups, sous les couches de nuages gris pâles qui tremblent dans les hauteurs du ciel. Au loin, les bruits de la ville semblent assourdis par l’air encore lourd. La musique de la fête a cessé depuis quelques minutes. On entend encore de-ci de-là quelques bribes de voix. Un chien aboie dans le lointain. Un léger souffle rafraîchit l’air du jour. Un merle s’est juché au sommet de l’immeuble, ses trilles vibrionnantes annoncent l’orage. Les autres oiseaux vont et viennent dans le désordre des buissons, le fouillis des arbres. La plus petite des tortues du jardin en contrebas, tapent sur l’arrière de la carapace de la plus grosse tortue pour la pousser à se mettre à l’abri. Le vent se lève de manière soudaine. Les arbres bruissent en s’agitant. Quelques feuilles s’envolent. Le son cristallin d’un mobile sonore en métal oscille dans l’air. Un volet claque. Une voisine dans l’immeuble d’en face range son linge sur sa terrasse. Le merle finit par s’envoler. Plus un oiseau dans les parages. On entend une sirène d’ambulance au loin. Les nuages se sont accumulés en masse sombre au-dessus des immeubles. Ils avancent plus rapidement désormais. L’air se refroidit très nettement, une dizaine de degrés en moins en quelques minutes. Le vent souffle plus fort, par rafales intermittentes. Le voisin rentre ses tortues. Je ferme la fenêtre de l’appartement. J’allume la lumière à l’intérieur du salon. L’averse est dense, soudaine. Une pluie drue. Les premiers éclairs strient le ciel grisé. L’orage gronde enfin. Puis le vent cesse, les nuages s’éloignent tandis que le ciel s’éclaircit, d’un gris plus serein. On ne distingue plus l’eau de pluie et celle des gouttes qui tombent des feuilles des arbres. Plus le moindre souffle de vent. Quelques lointains coups de tonnerre persistent encore en guise de souvenir. Silence. Dans l’attente de ce qui va suivre.

Racontez-moi quelque chose de beau

Devant sa glace, il tente de sourire mais n’y parvient pas. Sur le mur à côté du miroir, la photographie d’une jeune femme qui sourit. Le visage doux et serein, éclatant de beauté. Il a l’impression que c’est à lui que s’adresse son sourire. Un sourire insistant. Un sourire radieux, étincelant. Il se détourne pour se concentrer sur son sourire. Il prend ses mains pour malaxer ses joues, les étirer dans tous les sens, vers le haut, sur les côtés. Il triture ses lèvres, introduit ses doigts dans sa bouche pour l’agrandir et dessiner un sourire sur son visage, mais dès qu’il les relâche son expression s’affaisse et perd ce qui vient à peine de s’y esquisser, un éclair lumineux, une vibration, un suspens à l’intérieur duquel le temps a lieu. Il finit par renoncer, impuissant. Il n’est pas de taille à rivaliser au sourire de sa compagne dont l’absence lui pèse.

Cagnano, Corse, 20 juillet 2011

Et tout est possible !

C’est à peine croyable. Comment est-ce possible ? En Algérie, dans la petite ville de El Guedid au nord du pays, à 70 kilomètres environ d’Alger, Omar Ben Omran, un jeune homme de seize ans, disparaît mystérieusement sans laisser de traces. Sa famille tente de le retrouver par tous les moyens, en lançant de vastes recherches dans les environs, sollicitant la police et la gendarmerie nationale, passant même un appel à témoin dans l’émission de télévérité Et tout est possible !. Après des années de recherches infructueuses, ses proches renoncent finalement à le retrouver, le présumant enlevé et assassiné au cours de la décennie noire, la guerre civile algérienne qui a agité le pays de 1992 à 2002. La police le retrouve finalement 26 ans plus tard, enfoui sous des bottes de paille au milieu d’un hangar à bétail, le regard hagard, cheveux hirsutes et barbe fournie. Un employé municipal de 61 ans, voisin d’Omar Ben Omran l’a séquestré pendant toutes ces années. Durant toute sa captivité dans la cache aménagée sous le hangar de la propriété de son ravisseur, voisine de celle de la famille du prisonnier, ce dernier pouvait les voir et les entendre à travers une ouverture de son abri de fortune. Sans qu’on sache encore pourquoi, il était incapable de crier ou de fuir. Sans doute a-t-il été drogué. Ses proches affirment de leur côté que son ravisseur lui aurait jeté un sort. C’est de cette manière qu’il aurait appris la mort de sa mère, quelques années plus tôt.


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