| Accueil
De Libreville au Gabon à Bakou en Azerbaïdjan

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Libreville, Gabon : 09:56

Prise au piège. Incapable de bouger. Elle reste là à le regarder en face, impuissante. Il y a de la violence dans ce regard, de la peur, du mépris. Ce n’est pas un regard amoureux. La différence de taille renforce cette impression. La différence d’âge est indécente. La force et le pouvoir. La domination de l’adulte sur l’enfant. Le blanc sur le noir. La jeune fille tente de dire non, cela ne s’entend pas, c’est un mouvement de recul, une moue réprobatrice. Une manière de s’opposer avec ses propres moyens, fussent-ils invisibles et dérisoires. Dans l’impuissance à trouver les mots pour lui répondre, lui expliquer l’impossibilité de leur relation, sans savoir comment réagir. Elle se sent blessée, outragée, salie. Elle voudrait crier sa haine, s’en libérer, car le poids est trop lourd à porter. Elle va céder, mais ce n’est pas juste. Cela ne veut rien dire. Elle a fui depuis longtemps son corps de jeune fille qu’on lui a volé, elle ne connaîtra pas avant longtemps son corps de femme, sans ce dégoût qu’elle associe au sexe. Dans la violence du viol, ce long déchirement.

Tirana, Albanie : 09:56

La vaste esplanade des immeubles de la cour de cette modeste résidence d’habitation est un lieu laissé à l’abandon. Certains disent : en devenir, mais personne ici ne les écoute. Elle forme un carré produit par le cadre des quatre barres d’immeubles qui se rejoignent chacune à leur extrémité. Le sol au centre n’a pas été aménagé, pas de jardin, aucun arbre, pas le moindre espace recouvert, les autorités de la ville ne l’ont pas jugé utile. Pas les moyens. Ce terre-plein central accueille les véhicules des rares habitants qui en possèdent un. Les voitures, les camionnettes de toutes les couleurs sont garées en désordre sur l’étendue transformée en parking. Dans cette surprenante caisse de résonance, on entend sans pour autant les voir, la moindre des conversations, qui se faufile d’un appartement à un autre, comme si on était à l’intérieur de la pièce, on perçoit les engueulades entre voisins, les jeux des enfants qui s’amusent en se courant après, slalomant entre les voitures, les cris de plaisir des couples qui font l’amour qui envahissent.

Djibouti, Djibouti : 11:56

La joie des retrouvailles. Le monde leur appartient. Les deux amis ne se sont pas vus depuis longtemps. Ils s’étaient disputés, sont restés sans se parler quelques semaines. À distance l’un de l’autre. Mais là, face à face, plutôt que chercher à s’excuser, trouver les mots, ils restent silencieux mais troublés à l’intérieur. Sans réfléchir, ils se jettent dans les bras l’un de l’autre, un large sourire aux lèvres. Un sourire éclatant, solaire. Leur joie débordante. Ils se sentent dépassés par ce qui leur arrive. L’émotion de cet instant, cette étreinte innocente, ce geste d’amitié. La tension passée entre eux se dissipe, et tout s’arrange à présent. Sur l’avenir, tout le monde se trompe. On ne peut-être sûr que du moment présent. Mais est-ce bien vrai ? Peut-on vraiment connaître le présent ? Est-on capable de le juger ? Bien sûr que non. Si ces garçons ne savaient pas vers quel avenir le présent les mène, comment pourraient-ils dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite leur adhésion, leur méfiance ou leur haine ? En attendant, ils desserrent lentement leur étreinte et se se sourient.

Ngozi, Burundi : 10:56

Les enfants se hissent chacun leur tour sur la gigantesque chambre à air en caoutchouc d’un pneu de camion. Ils se huchent tant bien que mal sur le dessus luisant, glissant de cette bouée improvisée. Les garçons chahutent, s’amusent, leurs cris les éclaboussent de la même façon que leurs pieds qui tapent et cognent la surface de l’eau pleine d’écume, de remous pour trouver l’impulsion nécessaire afin de monter sur la bouée comme ils escaladeraient les montants d’une barque pour se glisser à l’intérieur. Le revêtement en caoutchouc trempé par l’eau de la piscine les empêche d’y réussir du premier coup. Ils s’agrippent en vain, mais retombent immanquablement à l’eau dans un fracas d’éclaboussures. Ceux qui parviennent un court instant à se maintenir en équilibre sur ce frêle esquif, peuvent à tout moment retomber à nouveau, à cause des impulsions et des bousculades, des mouvements inconsidérés et impatients de ceux qui cherchent encore à les rejoindre à bord. Ils se chamaillent gentiment, se moquent de l’impuissance de certains à produire leur effort jusqu’au bout, dans un rire qui leur fait perdre leurs moyens. Un cercle vicieux.

Archipel des Kornati, Croatie : 09:56

Que se passe-t-il sous l’eau ? L’adolescence est un âge trouble, une période de tensions et de transformations. Moment de l’émancipation par excellence. Un entrelacs de désirs, d’aspirations, de craintes et de rancœurs. La marque du désir et de la violence. La jeune fille lambine toute la journée en maillot de bain, elle ne vit que pour s’immerger dans les flots argentés de l’Adriatique. Une crique aux eaux turquoises et aux falaises de nacre. Une épave a été retrouvée abandonnée au fond de la mer, mais il y a pourtant quelque chose qui la bouleverse. Elle se sent prisonnière par ce qui la lie à sa famille comme un poisson pris dans les filets d’un pêcheur. Elle est prête cependant à défendre farouchement le peu de liberté dont elle dispose. Elle se réfugie sous l’eau pour échapper à ses parents. Leur pression. Dans les profondeurs bleutées de la mer, elle retient sa respiration, maîtrise le temps qu’elle peut arrêter à sa guise. Lorsqu’elle remonte à la surface, c’est une autre personne. Une femme différente. La mélodie tranquille du ressac ressemble à une berceuse. Elle aime écouter sa musique.

Lomé, Togo : 08:56

Dans le secret de son laboratoire. Ce qui se trouve derrière un mur. Ce qu’on ne voit pas. Un voyage en plusieurs étapes. Dans une pièce fermée. Lorsqu’un médicament est administré, qu’il est pris, ingéré par le patient, la substance active de ce médicament pénètre dans la circulation et parvient à la cible voulue dans le flux sanguin. Ce qui nait dans l’obscurité. Ce qui se trouve à l’intérieur du corps. Une fois que le médicament a atteint la zone du corps à traiter, il agit localement sur les cellules et produit les effets recherchés. Ce qui se trouve dans l’esprit. Ce qui se trouve dans l’ombre. Tous les médicaments destinés à avoir une action sur l’organisme passent dans la circulation sanguine. Le devenir du médicament ou plutôt de son principe actif se développe en quatre grandes étapes : l’absorption, la distribution dans l’organisme, le métabolisme et l’élimination. Ce que personne n’est en train de regarder. Ce qui est si petit qu’on ne peut pas le voir. Ce qui se déploie sans être vu. Ce qui bouge en soi. Ce qui n’a jamais été observé. Mouvements secrets.

Bakou, Azerbaïdjan : 12:56

Perdue dans ses pensées, le regard lointain, dans le vague. La tête confortablement posée dans le creux de la paume de sa main. Les doigts fins sur sa joue rose. Le contact de sa main sur sa joue la rassure, la console presque d’un chagrin qu’elle ne devine qu’à peine, dont elle soupçonne vaguement la portée dans cette passagère mélancolie que renforce l’attente quand on ne sait pas ce qu’on attend. Ni qui, ni quoi. Ce qu’on traverse. Et dans cette posture paisible, calme et sage, discrète, aucun muscle ne bouge, sa respiration sereine et son rythme régulier, léger souffle qui siffle par le nez, une basse continue qui la rassure peu à peu. Elle se détache de ce qui l’entoure, ce qui la tracasse et l’obsède. Plus rien n’a d’intérêt ni de relief. Les odeurs ont disparu. Elle n’entend plus les bruits environnants de la même manière, tous étouffés par une feutrine qui les isole et les assourdit. Son corps se délite peu à peu. Elle s’absente, s’éloigne. Prend ses distances. En pièces détachées. Fragments épars. Sur son visage elle esquisse un léger sourire. Elle pense.


LIMINAIRE le 11/08/2022 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
Flux RSS Liminaire - Pierre Ménard sur Publie.net - Administration - contact / @ / liminaire.fr - Facebook - Twitter - Instagram - Youtube