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De Concepción au Chili au Lac El’gygytgyne en Russie

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Concepción, Chili : 19:33

Elle consulte son smartphone dans la pénombre de son appartement. Elle attendait un message important de son fils qui a tardé à lui parvenir. Elle a sursauté en entendant sonner son téléphone. Sur le moment, surprise, elle ne s’y attendait plus, incapable de savoir où elle a laissé traîner son téléphone, dans quelle pièce. Au début, elle a l’impression que tout se renverse. Elle est maladroite, perdue. Soudain, elle ne sait plus rien faire, son corps s’arrête, où qu’elle aille elle se trouve contrainte, cernée, par un meuble, un escalier, une porte, une fenêtre, une nouvelle porte, un danger, un éclair de lumière, le bruit de la chaudière, une indécision, un parquet glissant, une sonnerie, une vibration, un doute, un changement de température, une voix, une totale impuissance. Elle tente de se concentrer sur le texte qu’elle est en train d’écrire. Les mots qu’elle choisit. Sur son visage, on peut lire l’inquiétude d’une mère, l’incertitude d’une femme loin de chez elle. Le message qu’elle tape de ses doigts avec une troublante agilité, lui permet cependant de retrouver un peu de sérénité. Les cernes font partie de la transformation.

Pavlodar, Kazakhstan : 04:33

Sur la surface rugueuse du plafond, une fissure traverse l’espace, une lézarde que tu n’avais pas remarquée avant. Elle attire ton regard. Tu ne vois plus qu’elle désormais. C’est un signe avant-coureur, l’annonce d’un drame à venir, tu en as la certitude. Inquiet, tu ne parviens plus à la quitter des yeux. Pourtant rien ne bouge. La fente reste identique, elle ne s’effrite pas, elle ne s’agrandit ni ne s’allonge, à priori aucun risque que le plafond soudain s’ouvre en deux, qu’il s’effondre sur le lit et que ton corps disparaisse sous les gravats et les pierres dans un épais nuage de poussière. Quelque chose s’ouvre en toi cependant, se disloque, t’envahit et s’empare de toi, se désagrège progressivement, sucre dans un verre d’eau, neige au soleil, c’est imperceptible, mais inexorable. La fissure est en toi, tu ne l’observes pas allongé sur ton lit comme tu as pu le croire au début. C’est elle qui t’observe, te surveille, te garde à vue, sous son œil fendu. Tu n’oses plus bouger. Respiration coupée, contrainte. Un poids sur la poitrine.

Juárez, Mexique : 16:33

Elle ferme les yeux. Il va se cacher. Elle devra le retrouver dans l’appartement. Cela fait longtemps qu’elle n’est plus venue chez lui. C’est un jeu qu’ils pratiquaient lorsqu’ils étaient enfants. Il vit toujours dans cet appartement. Mais ils n’y jouent plus. Ils n’osent pas s’avouer ce qui les attirent encore. Elle compte jusqu’à trente afin de lui laisser le temps de se cacher dans la maison. Elle en connaît tous les recoins. Elle pense que va le retrouver facilement. Elle fera durer le plaisir. Elle imagine les endroits où elle devine qu’il pourra se faufiler pour mieux disparaître. Elle essaie de les reconnaître aux bruits qu’il produit en traversant la maison. Elle ne triche pas. Elle n’ouvre pas les yeux avant qu’il soit caché, bien à l’abri. Le silence de la maison lui indique que c’est le moment de partir à sa recherche. Elle entend en chasse et s’en veut déjà. Elle préfère penser à la malice de leur complicité. Leurs retrouvailles amoureuses. Cela fait si longtemps qu’il l’attend, qu’il se cache. Sur son visage s’esquisse un sourire.

Mogadiscio, Somalie : 01:33

C’est l’heure du départ. Il faut partir. Il y a beaucoup de monde dans l’aéroport malgré l’heure tardive. Elle se souvient que ce n’est jamais facile. C’est l’heure de l’embarquement qui a longtemps tardé. On ne part pas si facilement d’un pays dans lequel on a vécu si longtemps, on ne passe pas comme ça d’un endroit à l’autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Les passagers se pressent aux guichets, impatients. Le ton monte. Le vacarme des voix de la foule, les cris des enfants, les bruits des annonces lancées par hauts-parleurs. Elle sait qu’on n’est pas toujours les bienvenus chez les autres comme on se sent chez soi. Quelque chose de trop grand lui entre dans les yeux, prend toute la place en elle. Quelque chose qui bouscule, oppresse et libère en même temps. Dans l’avion, elle ne saura pas dire si l’alliage entre son corps et la ferraille est une protection, une carapace ou un immense bouclier. Au bout d’un moment elle accepte le départ. L’envol.

Lacanau, France : 23:33

Ce soir il y a la fête. Il y a du monde, beaucoup de musique. Les gens boivent de l’alcool, fument beaucoup. Les jeunes dansent, font la fête, perdus dans la foule. Les lumières colorées et les fumigènes se gonflent dans leur dos. Dans l’encadrement des feuilles des arbres qui bordent la route, cela crée autour d’eux comme un gouffre duquel ils s’échappent. Une couronne effrangée. Dans la tranquillité et la sérénité d’un état de grâce. Ce qu’ils traversent, qui les surprend encore, qui les laissent sans voix, troublés mais ravis. Ensemble. Elle essayait de me rejoindre. Je n’avais pas envie de la quitter. Elle m’a appris la chaleur. Je voulais de nouveau la serrer contre moi. Ils se sont échappés juste avant la fin de la fête, discrètement, d’un même élan. Ils n’ont pas eu besoin de se parler. De toutes manières, le volume de la musique aurait empêchées qu’ils entendent ce qu’ils avaient à se dire. Ils se sont regardés longuement. Un sourire complice sur leur doux visage. Il était temps de rentrer. De se retrouver seuls tous les deux. Loin de la foule. Du bruit.

Mississauga, Canada : 18:33

Un papillon s’est posé sur le dessus de sa main. Il ouvre et ferme ses ailes plusieurs fois. Elle glisse son index sous ses pattes pour qu’il s’installe dessus et qu’elle puisse le montrer aux enfants autour d’elle. Le papillon est très docile. Il ne bouge pas. Il se plait sur cette peau douce, accueillante. Dans la nature, le papillon, lorsqu’il reste immobile, est souvent invisible. Dès qu’il bouge notre œil parvient plus facilement à le détecter, mais pour l’attraper c’est une autre paire de manche. Elle se souvenait qu’elle aimait chasser les papillons avec son filet lorsqu’elle était enfant, et de la collection qu’elle avait commencée à la campagne chez ses grands-parents. Elle maintenait le corps fragile de l’insecte encore vivant, vibrant entre ses doigts, tout en prenant bien soin de ne pas toucher ses ailes, que ses doigts n’entrent pas en contact avec la poudre qui les recouvrait, en dénature la beauté, avant de le transpercer avec la fine pointe d’une aiguille pour l’accrocher à son tableau de chasse protégé par une vitre. Aujourd’hui elle n’en serait plus capable.

Lac El’gygytgyne, Tchoukotka, Russie : 10:33

À bord du bateau, il traverse le lac. La brume est si épaisse, tenace et poisseuse, c’est à peine s’il voit à quelques mètres devant lui. Mais il a déjà fait ce trajet de très nombreuses fois, il connaît cette traversée par cœur. Il se dirige sans instrument. Il pourrait fermer les yeux. Le hors-bord avance à vitesse soutenue, la vélocité de l’engin est telle que le nez pointu du bateau se soulève légèrement à cette vitesse. Il claque en retombant sur la vague qu’il vient de cogner. Les éclaboussures jaillissent tout autour de lui. L’impression de fendre les eaux. Le bruit du moteur renforce cette sensation tranchante. Il se retrouve dans la situation d’un homme qui pressent qu’un feu brille au fond de la brume, qu’un certain trouble émane du brouillard, à peine discernable, et dont il se demande aussi s’il ne l’a pas rêvé, annonce un fanal ou un phare. Le moteur gronde dans son dos, la main sur la barre franche pour diriger le bateau plus facilement. Il n’est pas vrai de dire que le monde n’existe pas. Il existe bel et bien.


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