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De Shalkar au Kazakhstan à Manayaycuna au Pérou

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Shalkar, Kazakhstan : 17:02

Discussions à battons rompus entre voisins, chacun dans son jardin, se tenant derrière le grillage qui sépare son terrain mitoyen. Derrière cette barrière symbolique, des échanges de bon voisinage. On parle du jardin, des récoltes, les fruits qui ne poussent pas assez vite, les légumes qu’on a planté, ceux qu’on vient de manger, on parle des commerçants du village qui vont fermer boutique, ceux qui pourraient les remplacer, on évoque les derniers potins, on avance par on-dit, on évoque ses enfants, ce qu’ils deviennent, et ça lui fait quel âge à la petite ? ils vont bientôt se marier ? ça fait longtemps qu’ils ne sont pas venus à la maison. Il y a toujours un moment où il est question des voisins. Les autres. Ceux d’en face. À l’entrée du village. Un jour, on ne sait plus trop pourquoi, les relations s’espaceront entre eux, puis elles s’envenimeront avec le temps, les quiproquos inévitables, les silences pesants, les regards de travers, la jalousie de l’inaccessible, la nostalgie de la vertu, avant de finalement se figer dans un silence méprisant, une violence acariâtre, une opposition muette, avant de faire face à un mur.

Clermont-Ferrand, France : 20:02

Il fait froid dehors. Les premiers frimas de l’automne. La brume s’échappe des bosquets comme des feux de bruyère. C’est une bien grande solitude pour chacun que ces long moments d’incertitudes. La saison s’enfonce dans ses frissons. Les vitres de la maison sont embuées. Sur le pourtour, des traces d’humidité. À l’intérieur, il faut du temps pour parvenir à se réchauffer. Faire un thé est un réflexe salutaire. Chauffer l’eau. Le bruit si particulier de la bouilloire. Le mécanisme électrique de la bouilloire se coupe dans un bruit sec. La pression retombe aussi vite. Une fois l’eau chaude, la fumée s’échappe timidement par le bec verseur. On la verse dans une théière habituellement, mais lorsqu’on est seul à boire, inutile de s’embarrasser avec cela. On prend un simple verre, on y dispose un sachet de thé Earl Grey. L’odeur de la bergamote chatouille le nez. Orange amère et citron vert. On verse l’eau avec précaution pour ne pas se brûler. On laisse infuser le thé dans l’eau chaude. À travers le verre transparent le liquide translucide se colore lentement. La soirée s’allonge, s’étire.

Kutowinangun, Indonésie : 19:02

Faire face. Faire face et revenir. Il y a de la fierté chez elle. Une forme de combativité dans sa manière de faire front. Tout au bord de l’horizon immobile divisé par un rayon tremblant. Elle maintient son regard fixe face à la femme qui se tient devant elle, en opposition, sans rien dire, en attendant qu’elle la regarde enfin en face. Le regard droit. La nuque raide. Qu’elle assume ses actes. Qu’elle voit la personne dans l’attente, d’un regard, d’une réponse, d’un mot. Ce même corps dans la souplesse. S’épargner les attentes inutiles. Les espoirs. Les humiliations. Le mépris. Elle tarde à se tourner. Maintenant elle porte au silence même une attention douloureuse. Elle sait qu’elle ne pourra plus esquiver lorsque ses yeux croiseront ceux de la jeune femme. Il faudra tout lui dire. Répondre à ses questions. À son attente. Un regard pour un mot. Une vérité qui se dérobait jusque là. Le temps s’allonge. C’est à la fois oublier et se souvenir. Dans ce lent déroulement des resserrements et des échappés, effet de détachement sinon de vertige. Le regard faussement navré. Le reste nous échappe.

Pekin, Chine : 20:02

Le bus démarre. Un ébranlement d’abord très lent. Sur la route droite qui relie l’aéroport au centre-ville, qui traverse une zone industrielle. Le paysage traversé ne retient pas l’attention, toujours les mêmes images qui se répètent à l’infini. Entrepôts industriels en enfilade. Autoroutes et ponts suspendus en ligne de mire. Les centre commerciaux en périphérie, leurs parkings emplis de voitures. Le défilement monotone des immeubles. Le délitement de la banlieue. Les premières tours qui pointent à l’horizon. Plus on cherche à regarder, plus il y a à voir. Mais la fatigue du voyage, le manque de sommeil, les en empêche. Ils ne s’en vont pas pourtant en pays inconnu. Il suffit d’ailleurs qu’un autre bus les dépasse, lentement, pour que l’insolite surgisse. Un court instant le paysage se transforme. Coups d’œil rapide aux visages derrière les vitres du bus. Dans le même état d’épuisement qu’eux. Dès les premiers virages, le véhicule accélère, le léger roulis du bus berce les passagers jusqu’à provoquer leur somnolence. Ils baillent et très vite ferment les yeux. Nuques lâches. Le vide inoublié les poursuit jusqu’au sommeil d’un rêve lourd.

Montréal, Canada : 08:02

Le soleil se lève à l’horizon. La lumière du ciel et ses reflets colorés se répandent sur le fleuve alangui. Être dans le monde c’est être dans l’hésitation, dans cet intervalle entre lever et coucher du soleil. La fatigue du présent, la beauté à venir. La présence dans le monde avec ses désirs et son agitation quotidienne. La vaste solitude des rivages lointains. Prendre distance avec cette envie de s’y accorder un sursis, le rôle qu’on va y jouer, ce qui surgit dans le monde et qui entretient désormais une relation avec lui. L’amplification d’une résistance, d’une distance qui passe à travers la lumière de l’aube et comble et maintient dans le même temps cet intervalle. Le vertige prend le soleil à témoin. Tout tient dans ce geste minime, à peine visible, ce geste auquel personne ne prête attention, pas même le premier concerné, celui qui lève le pied, le pose sans y penser sur le rebord de protection, le garde-fou de l’immeuble. Un air dégagé, supérieur. Au-dessus de la mêlée. La sensation d’un pouvoir insensé. Si fragile pourtant. Au dernier étage, de cet immeuble avec vue.

Asan, Corée du Sud : 21:02

Dans la pénombre de la cuisine, la préparation du repas du soir. Elle apporte toute son attention au repas. Un repas est un moment de partage. Elle aime servir à son mari le plat qu’elle a confectionné pour lui avec amour. Tous les soirs à la même place, dans la cuisine de leur appartement, et, même entièrement refaite, elle n’y peut rien, rien ne change dans le secret du temps. Elle aime lui faire plaisir. Ce soir, elle lui a préparé un plat de son enfance. Un Soe Galbijim. C’est une sorte de pot au feu coréen préparé avec du plat-de-côte de bœuf, des légumes, des champignons et des condiments coréens. C’est un plat rustique familial, réconfortant et très parfumé. Un plat qui mijote pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que la viande se détache à la fourchette. Il ferme les yeux tout en ouvrant la bouche. Elle profite de cet abandon pour l’observer à la dérobée, saisir cette image de lui. À la première bouchée, l’équilibre des saveurs le ravit, il éclate en sanglots. Elle sait que cet instant est un moment de son enfance qu’il revit avec elle.

Manayaycuna, Pérou : 07:02

Demeurer dans l’espérance. Son visage jaillit dans la nuit aux contours sombres. La semaine Sainte est une semaine de grande ferveur religieuse pour célébrer la passion, mort et résurrection du Christ. La nuit n’est pas la nuit éclaboussée des lumières de la fête. Très spectaculaire, cette cérémonie commence avec l’entrée de Jésus dans la ville, monté sur un âne et culmine lors du Vendredi Saint pour laisser passer le Seigneur du Saint Sépulcre ou Christ du Calvaire. Le visage de la jeune femme se transforme sous les effets de la flamme de la bougie qu’elle porte à la hauteur de ses yeux. Les rondeurs de ses joues, le pourtour de ses paupières, la commissure de ses lèvres. Son front bombé. Son menton pointu qui s’arrondit sous la lumière tamisée. Elle marche lentement afin de protéger la flamme avec sa main et empêcher le souffle léger du vent de l’éteindre. La flamme vacille cependant. Sur ses joues, de fausses larmes dessinées. Son cœur sait avoir de la compassion face à la souffrance et au malheur, face à l’erreur et au désir de se relever. Tant de personnes ne savent pas comment y parvenir.


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