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De Sofia en Bulgarie à Hô Chi Minh-Ville au Vietnam

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Sofia, Bulgarie : 18:01

Elle se penche très doucement sur le clavier du piano, son geste d’avancé ralentit par la tension de l’enjeu, de l’instant solennel. La nuque offerte, la tête baissée, concentrée. Corps et âme. Elle a pris sa respiration comme on le lui a appris, pour se détendre, lâcher la pression, les ondes négatives, les oublier, les éloigner, tout ce qui pourrait venir distraire ou troubler son jeu, le rythme de ses doigts, l’élégance de ses mains, le son du piano et la beauté de la musique, avant de se lancer, d’approcher ses mains délicatement au-dessus des touches du piano, les laissant ainsi un temps suspendues, figées, doigts écartés, mains bombées, prêtes. Tel un écrivain assis derrière son ordinateur, les mains au-dessus de son clavier, qui va écrire mais qui retient encore un moment en lui cette phrase qu’il prépare, qu’il accueille avec lenteur, qu’il a fait monter patiemment en lui. Une opération aléatoire qui bouge sa main comme la baguette du noisetier bouge celle du radiesthésiste. Elle se sent isolée de l’extérieur et enveloppée dans un silence phosphorescent qui n’est pas le silence de chez soi et des choses.

Tataouine, Tunisie : 16:01

Dans ce village en plein désert, où le sable recouvre tout, le sol mouvant, les murs blancs des maisons, les vêtements des rares personnes qui se risquent encore dehors, parvenant à supporter le vent ou la chaleur intense de cette région, dans laquelle on a du mal à imager que d’autres êtres vivants soient capables de survivre, en dehors des iguanes et des fennecs. La nuit étoilée est animée dans cet endroit. Lorsque seules les étoiles éclairent le village, le silence total peut surprendre le visiteur, quand on est habitué aux lumières et aux bruits mouvementés et tumultueux de la ville. Le village est constitué de huttes. Dans le désert les nuits sont froides. Lorsqu’une nuée d’enfants vient à notre rencontre, on se demande d’où ils peuvent bien sortir. L’impression que ce village était désert, à l’abandon. Et qu’une Fata Morgana, ce phénomène optique assez rare, qui se produit essentiellement par beau temps, vient de surgir sous nos yeux pour nous éblouir. Un mirage, plutôt une combinaison de plusieurs mirages. Voir le ciel se refléter sur le sol ou à l’inverse un objet flotter au-dessus du sol. Une superposition de mirages.

Mailao, Tchad : 16:01

C’est le moment de l’invocation. Les hommes se sont réunis avant de partir en mission. Le temps presse. L’existence des héros va droit au but comme une flèche. Ils s’attardent cependant, s’unissent dans un même geste. Mains ouvertes devant leur visage, comme livres ouverts. Ils baissent les yeux et commencent à réciter pour eux-mêmes, à voix basse ou en les chuchotant, les mots de leur demande secrète. La prière est un des cinq piliers de l’Islam, un acte fondamental. Les musulmans croient que communiquer avec Allah apporte de la vie à celui qui prie et lui donne du courage. Doua veut dire invocation en arabe. La doua consiste à demander à Allah une ou plusieurs choses. Il s’agit de l’exprimer par des mots à voix haute, à voix basse ou dans sa tête. Les lèvres de ces hommes remuent discrètement. La façon de faire l’invocation dépend du moment où on la fait. L’heure est grave. Ils vont affronter ensemble un grand danger. Ils ne sont pas certains de tous revenir indemnes. La prière consiste en un acte d’adoration différent de la doua qui n’est pas une prière.

Melbourne, Australie : 01:01

Deux amies qui apprennent à se connaître, se découvrent peu à peu, aiment passer du temps ensemble, à jouer, à échanger, à chanter à tue-tête. Assises l’une à côté de l’autre, sur le lit, contemplant les photographies et les affiches de leurs idoles collées au mur de la chambre de l’une d’elles. Comme un portrait de famille. Celle qu’on s’invente à l’adolescence. Dans ces temps d’incertitude et de questionnement. Cet âge clos et tenace, s’il n’y avait pas la musique pour rendre la respiration. Les rêves secrets pour s’échapper un peu. Et les amies pour en discuter. Au plus profond, leur connaissance d’elles-mêmes est obscure, intérieure, informulée, secrète comme une complicité. Elles parlent d’amour, de littérature, de cinéma, d’actualité, d’amour encore. Leurs gestes deviennent plus doux, avec l’heure tardive, une main sur l’épaule se transforme en caresse. Un sourire en baiser. Toujours son visage près de l’autre. La douceur de cet amour naissant. Dans le désordre des sentiments. Ce n’est pas une histoire de ressemblance ou de double, pas de méprise. Au bout avec la peur du premier jour.

Kaunas, Lituanie : 18:01

Cette dynamique de l’enfance qui pousse à tout expérimenter à cet âge et à le faire sans réfléchir, sans appréhension ni peur, sans limite. L’envie de dessiner n’attend pas la table, la posture, c’est aussi bien par terre. Allongée, ventre au tapis, pieds relevés en arrière. Concentrée sur le dessin sans se soucier de l’inconfort, de l’inconvenance de cette position. Plus rien d’autre n’existe pour elle. Ce qui compte est ailleurs. Le dessin se transforme en une activité qui agit comme révélateur d’idées, de projets, de désir, de sensations et d’instants. L’histoire qu’on se raconte, que les mouvements du crayon de couleur sur le papier accompagnent et prolongent avec la voix qui susurrent les mots ou l’air qu’on fredonne sans même y penser. Tout le corps participe au dessin. Celui d’un élan général, un plan de bataille. On s’y jette à corps perdu. Le corps dessine et tout ceux qui nous entourent s’en trouvent transformés. Elle invente tout ce qu’elle rêve, ce qui l’encercle ou l’envahit, animal gris ou pensées noires. Un arc-en-ciel ne laisse pas de traces.

Jhelum, Inde : 20:31

Une fenêtre ouverte sur le fleuve. D’un côté la cabane et la rive opposée. Un horizon fragile. Le vent soulève le rideau de toile légère et transparente, d’un coup sec mais sans claquer au vent comme la voile d’un navire dans la tempête, plutôt comme un mouchoir qu’on agite pour saluer le départ d’un bateau vers d’autres rives. Une sorte de signe d’adieu. Sans regard pour le passant aux yeux baissés. Le sol tremblotant d’hésitation. Lueur d’argent timide sur les reflets des remous de l’eau. Le fleuve, filtre et miroir. Le soleil dans les yeux. Une vague mais plus qu’une vague, jamais exactement les mêmes spirales, les mêmes torsions. Dans le sens inverse du courant. Un mouvement général de flottement. Sur la rive en contrebas, les chiens aboient contre les rares passants, spectacle réjouissant. Apparitions passagères des branches des arbres recouvertes d’une couche de feuillage, la poussée de leurs lignes dans le cadre de la fenêtre. Le ressac assourdissant de l’eau, et les habitants à tête d’épingle, points noirs sur fond blanc, leurs mouvements erratiques, insaisissables. Dans l’étirement des heures sans rien à l’horizon.

Hô Chi Minh-Ville, Vietnam : 22:01

Dans la nuit, il n’y a que la nuit. L’air fait du bruit en passant au creux de l’oreille. Rien n’est si quelque chose paraît. Par-dessus tout par-dessus. En dehors de l’apparence, il n’y a rien. Distance heureuse prétendent certains. La question de la multitude des êtres particuliers, de quelle façon la supporter ? Si j’écoute attentivement. Les convives doivent presque pouvoir entendre le ciel tomber. Le réel se refuse et nous prévient parfois par effractions. Aujourd’hui, demain ne fait aucune promesse, il n’y a donc rien à retenir. Avec audace, pousser jusqu’à la chimère. Audace sans aucune hardiesse. Le désordre soutient le crible à la manœuvre des trop-pleins et s’appauvrit dans un mouvement. Masque sur masque. L’illusion du miroir. En un instant tout peut chavirer. Un vol à l’arraché. Un début d’incendie. Un accident de scooter. Trop d’images à la fois, le drame nous consume. La nuque raide. Le cœur saisi. La question qui s’impose alors est celle de savoir comment inscrire cet inattendu. Si confiant et si proche. L’égarement les divertit. Sans crier gare. Alors, ça vient ?


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