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De Buenos Aires, en Argentine à Tokyo, au Japon

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Toutes les semaines, le mercredi, retrouvez un nouvel épisode du Podcast L’espace d’un instant.

Buenos Aires, Argentine : 17:48

Dans un café, au milieu d’une conversation animée entre amis, un détail attire ton attention et te distrait. C’est un rayon de soleil. Une tâche de lumière sur un vieux mur. Une note juste dans une cacophonie de sons désordonnés. L’effluve d’un parfum musqué qui rappelle une odeur d’enfance. Le sourire mélancolique d’une jeune femme blonde. La tête tournée pour vérifier une impression passagère. C’est un geste à peine esquissé, le début d’un mouvement latéral. Un réflexe incontrôlé. Et soudain, voilà que tu ne t’écoutes plus du tout ce qui se passe autour de toi. Tes amis disparaissent dans le brouhaha de leurs préoccupations. Les bruits du café se sont atténués dans une ouate étrange, assourdissante. Tu l’as vue. Elle s’impose à toi, seule à sa table où elle s’ennuie. Il n’y a plus qu’elle qui compte désormais. C’est un appel au secours. À la rescousse. D’un pas de côté, tu la rejoins, droit dans les yeux, tout en lui souriant avec ton assurance sereine, tu lui demandes : Puis-je vous accompagner de mon silence ? Et vous vous mettez à parler sans vous arrêter.

Chiang Mai, Thaïlande 03:48

Avancer dans l’épaisse nuit de la forêt. Dans l’incertitude de ses bois secrets et moites, à l’orée des heures perdues. En lisière du jour à venir. Dans l’attente de ce qui s’est perdu en chemin, dont on ne parvient pas à retrouver la trace. La touffeur des branches, leurs feuilles frappant le visage. La lumière est un faisceau transparent. Tu traverses l’espace, invisible. Ce n’est pas le moment de fuir. Tu recherches cet amour perdu sans savoir si tu pourras le retrouver. Et tu progresses malgré le danger. La peur en toi, tu la chasses d’un revers de la main, comme on efface un mauvais souvenir, on chasse un insecte qui vole devant ses yeux, un importun gêneur. Les ténèbres sont accueillantes pour les âmes perdues. Tu ne prétends pas les vaincre. Son souvenir te porte et t’encourage à persévérer malgré les embûches, les chausse-trappes, les écueils. Silhouette évasive qui franchit le seuil de sa perte, dans l’obscurité de ces arbres qui cachent un monstre, une bête qu’il faudra dompter, ou tuer, pour continuer à vivre. Si tu la vois, que feras-tu à part fermer les yeux ?

Marseille, France : 21:48

Chaque photographie est un parcours. Chaque photographie rêve la suivante. Mais en rêvant, elle s’efforce de se révéler. Dans l’assimilation de ses contraintes. Le paradoxe de ses contraires. Un contrat comme celui de la carte. Chacun son but. Les destins ne devraient pas se croiser. Oublier les vagues de sa périphérie. Les péripéties de ses errances. Une ville se déchiffre comme une partition de musique. Il faut allonger le pas, allonger la phrase. Ne pas trouver son chemin, mais le chercher. L’enchantement de l’espace ne naît il pas de ce paradoxe qui donne à la proximité des lieux aimés la faculté de nous transporter ailleurs que là où nous avons coutume d’être et nous convie vers un lointain à peine discerné mais qui résonne comme un appel ? Un appel lointain. Les photographies prises dans la journée, les confronter à l’espace de la carte, là où elles ont été enregistrées. Commentaire en marge d’un plan qui n’est que la trace des perspectives à venir, des lieux à inventer. À regarder d’un œil neuf. Les présents différents et les sorts contraires que connaissent nos souvenirs. Où est la fiction ? Où est la réalité ?

Los Angeles, Californie, USA, 12:48

Sur la route qui file devant nous, propulsé vers l’avant. Une fuite en perspective. Les lignes forment une marge. Le croisement de ces lignes et de ces courbes sous un ciel pur. La lumière se pose doucement sur ce qui nous entoure. Apprendre à regarder nos pensées et celles des autres comme des objets extérieurs. Trouver le trajet nécessite de longues flâneries. Tout près devant soi alors qu’on croyait l’avoir perdu. Rien ne bougeait. Les domiciles au loin se recouvraient de teintes vives. La structure de nouveau se met en place, se rejoue à l’identique. Le désir et le plaisir renouvelé d’écrire et de rebondir. À la fois rupture et début. Occuper l’espace. Regrouper les données, le temps en marche. Apprendre à lire entre les lignes. À glisser entre elles. Mais ce trajet est paradoxalement toujours le même et jamais le même. Mon corps m’échappe. Sa chute sans fin. Je me demande comment remplir les cases vides. Non pas raconter ma vie, mais comprendre, comprendre grâce à ma vie. Le jeu de la présence de soi au monde. Des grands nuages blancs. Et puis un trou noir de silence. Plus tard : se relever.

Catillo, Chili : 17:48

Allongée dans l’eau tiède de la baignoire, se maintenir en équilibre, sans bouger le plus longtemps possible. Rester à la surface. Une agréable sensation de flottement. Nous portons tous des cicatrices ineffaçables. Chercher un court instant à tout oublier. Ce qu’il y avait avant. Et jusqu’à la sensation de son corps. S’en échapper lentement. Ne plus sentir le contact doux de l’eau sur sa peau qui enveloppe l’épiderme de son tissus chaud de seconde peau. Tirer sur sa cigarette, garder une seconde ou deux la fumée dans ses poumons avant de la libérer dans l’air. La brûlure de sa gorge, l’odeur de cendre dans ses narines. Et le nuage de fumée gris qui flotte au-dessus de nous comme une bulle vide. Rien à dire. Phylactère blanc sans rien dedans. Un temps. Une respiration. Tu pourrais presque te sentir libre si tu ne connaissais pas le monde dans lequel tu vis. Pas la peine de tricher. La vérité en face. Pour mieux disparaître. Tu fermes les yeux. Le silence est une forme de supplice qui te rassure étrangement. Peut-on avoir la nostalgie de quelque chose que l’on a pas connu ?

Munich, Allemagne : 21:48

La lumière du jour ne devrait plus tarder. Dans la noirceur de son éclat. Une présence fait écran que je voudrais chasser. Un petit garçon aux prises avec ses parents. Il ne veut plus les voir. Il veut être tranquille. Il aime se promener dehors la nuit, avec lui sa lampe de poche, qui illumine le paysage qu’il traverse comme un rêve éveillé. Il fait jour en pleine nuit. Il avance dans l’obscurité. Il erre sans savoir où aller, tel un somnambule. Des mois, des années, des couleurs. La répétition finit par l’emporter sans aucune explication. C’est la première fois que l’enfant voit ses parents faire l’amour. Un escalier, une route, une forêt. Les représentations du rêve. Dehors la nature s’attache à rendre les couleurs mais il ne les perçoit pas. L’herbe qu’il écrase à peine de ses pas impatients. La découpe des feuilles d’arbustes. Les ombres projetées sur le mur en bois devant lui, leurs formes dans lesquelles il se perd à cause de la forte lumière blanche qui envahit tout l’espace du jardin. L’oubli et les souvenirs. Avant que le jour se lève. Il dit non.

Tokyo, Japon : 05:48

C’est à peine si j’ai eu le temps de l’apercevoir, entrant dans le métro, cherchant une place où pouvoir me tenir sans risquer de tomber. Elle est là, tout près de moi. Je m’écarte discrètement pour lui laisser de la place, tout en essayant de garder l’équilibre. La vitesse du métro fait tanguer la rame. Toute recherche d’équilibre est préférée à un brusque retranchement. Je l’observe à la dérobée, son visage jeune aux traits fins, ses longs cheveux bruns, très lisses, son imposante écharpe autour du cou. Je l’envisage de biais. Elle consulte les messages de son téléphone pour se donner une contenance. Son regard dans le vague. Tout est visage, le corps entier est visage. Un homme derrière nous reluque une femme de façon obscène. Il la dévisage. Tout est visage. La rue bruyante ou déserte, les paysages traversés, les objets à notre portée, les éclairs et les accidents de lumière. Le visage est à la fois ce qui regarde et ce qui est regardé. Reconnaitre l’autre dans le visage que l’on voit, dans celui qui nous regarde. Gênée de cette soudaine proximité, cette intimité inattendue, elle me sourit.


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