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De Kaesong en Corée du Nord à Santiago au Chili

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Kaesong, Corée du Nord : 19:20

Dans la cuisine de leur petit appartement. L’un à côté de l’autre, mais dos à dos. Sans se parler. Chacun à sa tâche. La mère, avec son tablier, absorbée derrière ses fourneaux, prépare le repas du soir. Elle garde le silence en regardant son fils à la dérobée, du coin de l’œil. Elle sait que sans cela elle ne parviendra pas à garder son calme, elle connaît ses limites, les mots s’ils sortaient de sa bouche seraient d’une telle violence, l’idée même l’angoisse et l’affole. Elle essaye de ne pas trop y penser en se concentrant sur le plat qu’elle prépare. Elle coupe ses légumes en tous petits morceaux avec sa dextérité habituelle. Poireaux, courgettes, oignons. Le fils de son côté se prépare pour sortir. Une soirée chez des amis. Il vient de recouvrir son visage d’un masque de beauté. Son visage blanc lui donne un air fantomatique. Sa mère pense à un clown, mais elle le garde pour elle. Absences saisissables ou désirs augmentés en absence. Jusqu’à la révolte contre le discrédit. Il se retourne, elle lui sourit. C’est l’effort d’un geste, d’un sentiment.

Tokyo, Japon : 19:20

L’image d’une photo dont on a volontairement abimé le centre en la brûlant, sans doute avec un mégot de cigarette, jusqu’à la rendre méconnaissable. Le visage défiguré. On n’a que faire d’espérer lorsqu’on a l’occasion de perdre sa vie dans la mort, ou dans un autre. Le souvenir de ces images à la surface visible de films trouvés, ces trous noirs ou ces matières qui sont tous invisibles à l’œil nu, pourtant réellement présents sur la pellicule, en explorant ses angles morts, la décomposition et la corrosion des images. Ce que le cerveau enregistre mais que l’œil ne peut retenir. Ces images de films muets rongées par les taches du temps. L’image qu’il a sous les yeux, entre le pouce et l’index, c’est l’image de sa femme, mais contre toute attente, ce n’est plus son visage, ni ses yeux, ni sa bouche, ni ses cheveux, mais ceux de sa femme morte. Son visage calciné. À la fois vue et disparue. Ce qui s’échappe par la brèche ouverte de l’insu. Une temporalité où les signes surgissent mus par la seule énergie d’un désir.

Auckland, Nouvelle-Zélande : 22:20

Soirée d’anniversaire. Le gâteau recouvert de bougies. Leurs minuscules flammes illuminent la table en bois et se reflètent sur les visages pétrifiés des convives. La famille reste muette en se regardant fixement. Sans rien dire. Ni parole, ni chant. Une prière secrète ? Non, c’est simplement le morceau de musique qui vient de s’interrompre, le suivant tarde à enchaîner. On attend la suite et soudain tout s’arrête, ça coince, ça ne tourne plus comme avant. D’habitude je couvre leur voix par mes pensées, ça marche bien, je finis par ne plus les entendre, à oublier leurs différents, c’est un peu compliqué mais ça marche. Là, pas un mot. Nous regardons brûler mes bougies en silence. Je voudrais arranger tout ça, que tout se passe bien entre eux, s’apaise, les choses compliquées deviendraient simples. Il faudrait que je souffle, que je fasse un vœu, mais je doute qu’il soit exaucé. Je souhaite le monde. J’ai peur de tout perdre. Je ferme les yeux. Et si un miracle pouvait arriver, et qu’en fermant les yeux, tout revienne comme avant. Demain, on va bien s’amuser. On ira se promener dans les montagnes.

Amsterdam, Pays-bas : 12:20

Reflets miroitant sous le arches du pont. Sur les vieilles pierres et leurs teintes sombres. Dans l’obscurité du contre-jour. Au rythme des vagues agitées par l’incessant passage des bateaux. Leur écho lointain dans l’éclaboussure de leurs clapotis. À la surface de l’eau, les formes lumineuses qui se dessinent, s’esquissent et se transforment sans parvenir à refléter avec précision ce qui se passe au-dessus du niveau de l’eau. La ville s’esquive dans ces jeux de lumière, les bruits étouffés, évincés. Ici, en cet endroit, à cause de cette lumière spéciale et enchanteresse, à cause des couleurs éclatantes, de la danse des lumières ondoyantes et leur envoûtant ballet, je pense à une histoire qu’on m’a raconté au coin du feu, à la campagne, l’histoire d’un rendez-vous manqué, de ces circonstances imprévisibles qui nous retiennent à distance, nous laissent à l’écart, exactement comme ces lumières sous ce pont et j’ai soudain l’impression étrange, comme quelqu’un qui devient aveugle en quelques minutes, que ce pont, sous ce jeu lumineux, et avec lui le paysage tout entier, s’enfonce en sombrant et disparaît dans le noir.

Mikkeli, Finlande : 13:20

Pas besoin d’être malin pour trouver un calmant à la vie des morts. Qu’est-ce que j’attends, en ce cas, pour conjurer la mienne ? Pour aller mieux, améliorer mon sort ? Ça vient, ça vient, j’entends d’ici le coup de gueule qui va tout apaiser, même si ce n’est pas moi qui le pousse. En attendant, inutile de se savoir défunt, on ne l’est pas, on se tortille encore, les cheveux poussent, les ongles s’allongent, les entrailles se vident, tout le monde est mort autour de nous. On s’attire en arrière comme un saut à l’envers et là au-dessus de la surface on voit ce qui reste. Chaque fois que sans quitter le monde nous nous absentons. Notre capacité à nous échapper, à nous engouffrer dans notre désir, à l’accueillir et à en absorber la violence. En toutes distances. Quelqu’un a tiré les rideaux, soi-même peut-être. Pas le plus petit bruit. Où sont les mouches dont on a tant entendu parler ? On se rend à l’évidence, ce n’est pas soi qui est mort, c’est tous les autres. Alors on se lève et on va chez sa mère qui se croit vivante. Voilà mon impression. Il y a une infinité de vérités, tout ce qu’on peut faire c’est les épuiser en apprenant à les connaître.

Forêt d’Harenna, Éthiopie : 13:20

Au milieu d’un réseau noueux de troncs emmêlés, recouverts de mousse verte, dans la jungle profonde. Tout fait ombre et en sort. Le jeune garçon s’enfonce dans les bois, étape incontournable de son périple quotidien. Les feuilles vertes sous la lumière, les hautes tiges vers le ciel, le soulèvent. Elles sont dans l’air et se balancent comme des songes. Qui peut comprendre qu’on soit parfois dans les forêts comme en des villes, où chaque arbre vous ressemble, où chaque mouvement est vôtre, où chaque cri, chaque regard, se perdent dans la touffeur de l’air, où les craquements des choses étouffent les battements du cœur, où l’odeur même du sol est celle de votre corps planté là sur un lit de mousse bleu, de feuilles usées par le vent et chacune de vos pensées ? Sa lenteur est celle d’une description qui révèle le sol, qui atteint la respiration. Son corps dialogue avec le paysage, avec les images que cela fait naître en lui. Il touche les branches au passage, les caresse du bout des doigts. Il aime cette sensation, ce contact végétal. Les arbres ne sont plus que des points construisant une ombre.

Santiago, Chili : 06:20

Avancer avec nonchalance dans la rue sombre. Sûre de soi. Tête haute, sans crainte du danger. Avancer avec détermination, traverser la rue. Élégante dans sa robe et son tailleur rose, apprêtée, maquillée, les cheveux coiffés avec soin. L’incongruité de sa tenue, de ses lunettes de soleil, devrait attirer l’attention. Mais personne dehors à cette heure pour s’en soucier ou le remarquer. Tout le monde dort encore. Elle passe inaperçue, se faufile discrètement. Elle ne se sent pas menacée, elle est sûre d’elle, avance invincible. Rien ne peut plus l’arrêter. Elle marche au milieu de la route. Incognito, dans la nuit. Elle profite du silence et du vide de la rue à cette heure matinale. Il fait encore sombre. L’aube n’est pas encore levée. Ses pas résonnent dans le silence obscure. À chaque pas sa détermination s’intensifie, s’envenime. Une lumière qui progresse dans le noir inexorablement. Flamme virevoltant à main droite, cocktail molotov. Atteindre sa cible est son unique motivation. Un sentiment d’injustice insupportable qui la maintient sur le qui-vive. Ce qui nous fait vivre, c’est l’hypothèse selon laquelle les problèmes, insurmontables de nuit, sont surmontables de jour.


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