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De Douchanbé au Tadjikistan à Sanaa au Yemen

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Douchanbé, Tadjikistan : 21:42

Ce n’est pas un enfant comme les autres. Cette jeune fille est sa meilleure amie. Elle porte de longues nattes noires, une robe colorée. Le garçon se déplace les mains en avant pour éviter les obstacles. Ce qu’il aime passionnément, ce sont les sons : le bourdonnement d’une abeille, les instruments à corde, la voix douce de son amie. Elle vérifie son allure à l’aide d’un miroir minuscule. Derrière le lobe de ses oreilles, elle ajuste une paire de cerises éclatantes et charnues qu’elle transforme en élégante boucles d’oreilles. Sur les ongles de ses doigts, des pétales de fleurs rouges les colorent avec délicatesse. Elle porte sa main à sa joue pour vérifier l’accord de ces couleurs avec la carnation de ses joues. Son ami découvre la vie au travers des bruits de la ville, qui l’entraînent parfois jusqu’à se perdre. Dans l’éblouissement permanent des sens. Les sons se prolongent dans les couleurs vives de ses vêtements, les cris pittoresques du marché ou les promenades quotidiennes au bord du lac. Les images sont comme une représentation visuelle de l’univers appréhendé par l’enfant. La poursuite d’une idée fixe.

Séoul, Corée du Sud : 01:42

Une rangée d’arbres aux troncs fins, à l’écorce noueuse. Un rideau de conifères au branchage dressé et relativement aéré, qui laisse passer une lumière obtuse. Subtiles variations dans la répétition du motif des branches. Les alignements sont précieux en ville. Ils sont réguliers à grande échelle, mais infiniment variés à petite échelle. Ce sont des monuments vivants. Ils transforment les perspectives, font passer le désordre urbain des façades au second plan. Une certaine régularité dans ce chaos, mais avec la souplesse d’une structure vivante. Plantation d’alignement à la colonnade. Reproduction d’arbres d’une même essence épineuse, conduits de manière homogène qui produit une vibration spatiale, une composition rythmée, à rayures, cadencée. Partition à déchiffrer. Seul le vent ici pourtant fait entendre sa chanson inquiétante à force de répliques. Mais ici ce n’est pas la ville. Un intermédiaire. Et cette lumière qui s’infiltre, comme en coulisses, à travers les troncs des arbres, cherche à nous dire quelque chose sur le factice, les faux semblants. La vérité se cache derrière, par prudence, ou par stratégie. Que dire des forêts ? On reste sur le seuil du bois. Hésitant devant la porte d’entrée. Un rideau déchiré.

Accra, Ghana : 16:42

Ce n’est pas de la peine ni de la mélancolie. C’est au-delà de ces sentiments. Strates infinies de tristesse. Accumulation insupportable de sentiments contradictoires. La tête devient lourde, fatigue éreintante, les yeux rouges d’avoir tant pleuré. C’est une cage qui la porte et se déplace en elle tandis qu’elle ne fait que marcher de long en large ou se blottir dans un coin pour en sortir aussitôt et recommencer indéfiniment le même mouvement. Ne trouver que le tronc d’un arbre pour poser sa tête. Temps de repos, d’accueil paisible. Une écoute attentive. Une tendresse sans but. Un geste de patience. Un regard compréhensif. Sans aucun jugement. Il y a le dedans qui la tient. Elle ne peut sortir. Besoin d’une étreinte. Le corps de l’autre qui l’accueille, qui s’offre sans retenue. Dans les replis de son intimité. La patience de l’écoute attendrie. L’abandon de la caresse, d’un contact amical. Un geste libérateur. Sans arrière-pensée. La cage l’emprisonne. Le regard perdu, ailleurs. Et au-dehors il y a le monde des vivants. Presque trop loin, déjà ? Comment le rattraper, le faire revenir à nous ?

Bucarest, Roumanie : 19:42

La confiance est rompue. Ils viennent de se disputer. Je ne me doutais pas qu’un jour tu me tromperais. Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme. J’étais à l’écoute, toujours aimable. Je m’occupais de tout à la maison. Je ne pouvais pas imaginer que tu me quitterais. Je croyais à la vie à la mort. Déchire-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. C’était notre avenir, nous étions ensemble. Ce n’est pas parce que la vie n’est pas élégante qu’il faut se conduire comme elle, répétais-tu. Difficile de résister. Le ton monte vite. Cris, reproches. Les questions sans réponse. Les ripostes qui blessent sans chercher à meurtrir. Les silences douloureux. Tu es responsable de ce que tu as fait. Il faut bien que tu lui répondes. On ne se dérobe pas à l’interrogatoire. Les larmes montent. L’impression que rien ne pourra les arrêter. Visage baissé. Tu ne parviens pas à la voir pleurer ainsi, dans cet état par ta faute. La main sur son visage, caressant la joue humide. Vaine tendresse.

Montevideo, Uruguay : 13:42

C’est un au revoir. Demain il sera trop tard. Dans les bras l’un de l’autre. Il est trop tard, ils ont disparus, nous sommes ceux qui restent. Et le mieux que nous puissions faire pour eux, et pour nous, c’est de crier contre ceux qui nous les ont pris. Dans le jour, nous rêvons de quelque chose de plus serein où nous aurions à gagner sur le temps mais le soir ne nous apporte pas de quoi oublier ce temps passé. Dans les compromis, dans les cris des disputes, dans l’incompréhension grandissante, dans le silence forcé qui commence à s’imposer, dans l’absence qui s’installe entre nous et tout autour de nous, elle disparait, s’efface, s’abandonne. Même si nous ne savons pas quand la fumée se dissipera, nous devinons que ces cris, pour le meilleur ou pour le pire, engendre une perspective. Les victimes sont ceux qui ont renoncé à l’avenir. Ils ont préféré se joindre aux disparus. Et les autres, regardez-les, à moins que la rage ne les habite et ne les anime, ils sont inutiles, inconscients. Ils sont morts, eux aussi, et ne le savent même pas.

Toamasina, Madagascar : 19:42

Comment se situer dans un endroit où tout est présent ? Vivre dans l’ombre. Dans un espace sans sommeil. Ce n’est pas une vie facile. Dans l’obscurité, il y a des couloirs, des coins et des recoins. Tout est sombre, d’une pénombre effrayante. Il faut monter, descendre et tourner au moment voulu. Il faut connaître les entrées et les issues, ne pas perdre de vue le plan du lieu. L’univers du dormeur éveillé. Vous êtes chez vous. Rien ne peut être omis ou dit à demi-mot. C’est votre domaine, vous êtes seul à le connaître. Vous pouvez y faire silence. Rien ne peut être ajouté par rapport à ce qui n’est pas présent. Il y a bien les bruits qu’on entend venant d’en haut et souvent aussi d’à côté et d’en bas. Ce sont les bruits d’un autre monde. Parfois aussi vous regardez au-dehors, et vous entendez des pas, mais tout cela se passe sans vous. Dormez et regardez-les faire. Vous êtes chez vous. Ici tout est simple, d’une simplicité uniforme. Dans un espace multiple dont on connaît les aspects changeants, tout doit se dire.

Sanaa, Yemen : 19:42

Personne ne peut supporter d’avoir fait quelque chose de mal, quand il y pense. Personne ne peut vivre sans critique. Si elle était jugée, elle serait tranquille, enfin soulagée. Mais ce qui la trouble et l’inquiète, c’est l’incertitude. Le regard suspicieux de ses parents en retrait. Ils font des projets. Ils ont inventé le souvenir. Pour eux rien n’est là tout simplement. Ils ne connaissent pas la présence des choses. En fermant les yeux, ils ne gardent qu’un souvenir. Ils mêlent des souvenirs à tout, y joignent leurs prévisions. Tout ce qui est présent leur est toujours absent, et rien n’est pour eux absent au point de ne pouvoir être évoqué. C’est pourquoi ils n’ont pas peur de voir les choses être là. Leur imagination les déplace et les replace de mille façons. C’est ainsi qu’ils les maîtrisent et les survolent aisément. Ils se sont racontées tant d’histoires. Ils se sont pris à leur propre jeu. Toi, tu es bon, toi, tu es méchant. Ils la jugent et la soupçonnent. Tu ne comprends par leur attitude. Qui pourrait dire ce qui compte et ce qui ne compte pas ?


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