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De Zvenigorod en Russie à Moscazzano en Italie

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Zvenigorod, Russie : 14:10

Le ciel étoilé. Au-dessus de nos têtes. Confettis de lumière. Points de repères dans l’immensité céleste. Le tracé étincelant révèle entre ces points, ces pointillés, des visages de manière presque fantomatique. Par le biais du lointain et de l’inconnu. Cette étincelle brillante leur confère, au-delà d’une simple visibilité, une présence flottante, qui accorde à leurs traits une mobilité, une instabilité et une vibration étrange. La vibration du vivant. Tu observes tous les soirs le ciel pour interroger ce qui va t’arriver. Ce que tu vois à chaque fois, dans les étoiles scintillantes au milieu de la nappe sombre de la voûte céleste, est une peinture animée que tu scrutes avec la même fascination chaque nuit. Les algues ondulent dans l’eau claire et peu profonde d’un étang, le vent souffle soudain sur un vaste champ, un brouillard enveloppe le paysage. Les visages se maintiennent à la surface de la lumière, l’angoisse en pointillé. Nuit constellée d’une poussière d’étoiles. L’ambiguïté et l’instabilité de ces portraits évoquent la matière des souvenirs. Un cadre qui nous intrigue et nous rassure en même temps. Toutes les traces de notre passé sont fantomatiques.

Varsovie, Pologne : 13:10

Le reflet de son visage en miroir dans la vitre sombre. Dans la forme ovale du visage qui devient abstrait à force de le fixer. Le regard se perd dans les replis du cou, les arrondis des joues, les rides du front. Atlas imaginaire. On en fait le tour plusieurs fois. Avec le doigt on dessine les contours de ce nouveau pays. Cette image est une apparition que je ne sais pas envisager. C’est un paysage, un mot de passe, un souvenir que je ne peux oublier, car il y a une issue à tout effacement comme à toute absence. On l’appelle, on l’invente. On se regarde dans le miroir, on ferme les yeux, on demande pardon et on espère avec l’image qui nous dévisage. Je ne sais pas ce qui m’attend, je souligne le parcours que je voudrais faire à l’envers. Je connais la pénombre, le silence. Le désarroi se disperse indéfiniment. On commence par un regard, un clin d’œil, un sourire, le premier mot qu’on prononce nous submerge. La lumière m’enveloppe, m’encercle, me caresse, je cherche une image si lointaine de moi-même que je m’y perds.

Buenos Aires, Argentine : 08:10

Un présentoir de moulins à vent. Leurs couleurs éclatantes. Leurs formes hélicoïdales de plastique souple. À distance, sur un banc, l’enfant ne les quitte pas des yeux. Il aimerait tant courir dans la rue, faire voler ces jouets bras en l’air. Sentir leurs mouvements quand le souffle du vent fait tourner leurs ailes. En accélérant la vitesse les couleurs se mélangent. On ne les distingue plus. Les pales du moulin tournent sur elles-mêmes à vive allure, virevoltent tapageusement. Le son vibrionnant de leurs ailes sifflent à nos oreilles tel un essaim d’abeilles invisible dont le danger nous menace sans possibilité de le fuir. Quand tu étais enfant, tu rêvais toi aussi de jouer l’été sur la plage avec ces moulins à vent exposés en devanture des magasins d’articles estivaux. Mais pourquoi en acheter, prétextait ton père, il suffisait de coller des morceaux de papier décollés sur un ventilateur pour rappeler le bruit du vent dans les feuilles d’un arbre. Souvenir d’un son familier et rassurant. Longtemps, tu avais troué les épaisses feuilles vertes du laurier palme pour créer les hélices d’un avion que tu faisais tourner en courant vers le ciel.

Paris, France : 13:10

La scène attire mon regard, à chaque fois c’est pareil. Un moment de distraction et voilà que la mère tend le sein à son enfant qui se met à téter goulûment. Bruits de succion. Tension de la bouche qui tête, tout son corps dans l’assouvissement de ce besoin naturel. Les yeux fermés. Le rythme des suçotements se ralentit peu à peu. Les traits du visage s’adoucissent. Les bienfaits de l’allaitement se ressentent dans son corps qui se détend dans les bras de sa mère. Je me rends compte que c’est autre chose qui retient mon attention dans cette image de mère à l’enfant. Sans doute le geste de la jeune femme, sa manière sereine et douce, ferme, décidée, de tenir son bébé, de porter le sein à la bouche de l’affamé, avec assurance et précision, de l’y maintenir à sa hauteur pour qu’il parvienne à le capter convenablement. Les doigts qui serrent le sein, font pression pour faire monter le lait, maitriser son débit et diriger le téton afin que le nourrisson s’en saisisse sans difficulté. Cette image ravive le souvenir d’une peinture flamande de Vierge à l’enfant.

Dover, Royaume-Uni : 12:10

C’est une vieille photographie. J’aperçois la maison au bord de la falaise de craie blanche. Un point à l’horizon. Si fragile. Lointain souvenir. Notre passé nous accompagne où qu’il soit. Des fois, nous n’y faisons pas attention, des fois il resurgit subitement et nous frappe en plein cœur. L’attachement au souvenir, d’un côté l’affectif, et de l’autre le dangereux, celui qui fait que nous devenons prisonniers de nos souvenirs et de notre passé. Je vois l’homme assis près de la cheminée, livre à la main, une cigarette en partie consumée fumant en équilibre sur le rebord du cendrier. Je vois la femme qui sourit en écoutant un disque de musique classique. Cette image du passé témoigne de notre affection, dans ce geste de partage et d’échange qui agit sur nous tel un étrange jeu de miroirs, où nous paraissons soudain capable d’anticiper ce qui nous attend, mais dont nous ne sommes pas en mesure de contrôler les effets de notre vécu sur nous-mêmes. Tout tourne donc autour de ce que le passé a de plus mystérieux. Et de son influence sur le présent et le futur.

Mexico, Mexique : 06:10

Avancer lentement dans le noir, sans rien voir. Aveuglé. Avancer à tâtons, les mains tendues devant soi pour éviter le danger, le choc d’un mauvais coup. Tout est plongé dans une pénombre angoissante. Ce qui nous entoure vibre dans l’air, à chacun de nos mouvements hésitants. Notre attention tendue vers le moindre détail qui pourrait nous prévenir, nous guider dans l’inconnu de cet environnement étranger où tout prend un tour étrange et mystérieux. Une expérience déroutante et fascinante. C’est une apparition, un accident imprévisible, un signe qui nous arrête en chemin, qui happe notre attention, un temps distrait, mais notre corps ne le perçoit qu’avec un peu de retard sur l’œil toujours aiguisé, aux aguets, forcé de se retourner, de se reprendre, mais ne voit plus rien. Les yeux fermés. Nécessité de rebrousser chemin. En quelques pas, revenir au point d’apparition, prendre un nouveau départ, la rencontre aura lieu finalement. Mais elle est factice. Je m’en rends compte rapidement. Ce n’est qu’une illusion d’optique, erreur d’appréciation passagère qu’il faut vite corriger. On peut se tromper en amour. Un regard, une absence de regard qui nous regarde encore.

Moscazzano, Italie : 13:10

L’air est un mur, la peau un barrage. On capte les bruits de loin, on observe le moindre geste. Chaud devant ! Pas touche ! Par moments la surface a besoin d’être enfin calmée. L’ampoule grattée jusqu’au sang, les raies blanches laissées par les ongles sur la peau hâlée, et toutes ces égratignures qui sont comme les signatures des grains de sable. Le ciel est sans nuage, le soleil immobile et calme. Lever la tête vers le ciel, tendre les bras dans le même élan. Se sentir libre et invincible. Regarder autour de soi, les arbres dans le jardin, le vent jouant dans leurs branches, frissonnant entre les feuilles, au rythme du jeu complémentaire des ombres et de la lumière s’infiltrant au travers. Le ciel en couronne au-dessus de sa tête. Dans l’extension des bras, quelque chose s’étire, se soulève, se détend, éclate en lui, un déclic. Tout a eu son commencement. Ces moments purs, d’intime cohérence en soi, de transcendance et de révélation. La convocation du quotidien pour en briser la surface même. L’émotion prend, gagne et monte. Inclinaison, inclination, ne pas tenter d’y résister, rester soi-même, tout simplement.


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