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De Phnom Penh au Cambodge à Rajkot en Inde

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Phnom Penh, Cambodge : 16:37

La fatigue harassante d’une journée caniculaire. L’air pesant, électrique. Chaque geste exige un effort. Une peine. Un sacrifice. Ce qui se réalise habituellement sans mal, sans qu’on y pense vraiment, dans la distraction des actions quotidiennes, prend ici des tournures d’acharnement. Nos membres se recouvrent d’une sueur acide qui coule sur notre peau, s’immisce et recouvre notre corps en entier. Le moindre pli devient humide et collant. La tête lourde. Difficile de maintenir les yeux ouverts. S’asseoir et reprendre sa respiration. Torse nu, dans la pièce la plus fraîche de l’appartement, plongée dans l’obscurité, tous volets fermés. Plus qu’une respiration haletante. Corps au rythme de ce souffle étouffé, fatigué, qui, dans ses allers-retours, inspiration, expiration, essaye de reprendre le contrôle pour ne pas sombrer. Ne plus bouger, rester immobile. Insensible. Ce mouvement ascendant descendant, au diapason de ce son régulier de la respiration, et des pâles du ventilateur qui tournent dans le silence de la pièce, brassant un air chaud, moite, à coups réguliers comme des claques inutiles, le maintient dans un état de veille distrait. Soudain, le corps lâche prise. Les yeux se ferment, assommé de sommeil.

Belgrade, Serbie 11:37

Le rideau de douche aux motifs printaniers laisse transparaître la silhouette effilée de la jeune femme blonde. Elle vient de se laver. Au moment de se lever, accroupie au fond de la baignoire, glissant légèrement en fléchissant ses jambes, son corps chancelle. Pour ne pas tomber en arrière, elle s’agrippe au rideau dans un geste réflexe. Son poids fait ployer la barre qui maintient le rideau de douche. Certaines accroches sur la tringle se sont décrochées sous sa pression. Elle tente de les replacer. Les bras levés, son corps détendu de tout son long pour y parvenir. Dans cette tension, son corps entre en contact avec le rideau humide, sa peau encore moite colle au tissu trempé. Elle n’aime pas cette sensation. La transparence du tissu se précise dans la proximité de son corps. La tache noire de sa toison pubienne se confond avec le motif des végétaux. Dans son geste de la main qui répare l’anneau du rideau décroché, elle retrouve le souvenir ancien d’une séquence de cinéma où chaque coupure est comme un coup de couteau. Ce n’est pas ce que le spectateur voit réellement qui compte, mais ce qu’il croit voir.

Ramallah, Palestine : 12:37

Je me souviens d’un rêve dont la précision et l’enchaînement des scènes étaient cinématographiques. Je me voyais marcher au milieu des ruines d’un pays en guerre. On n’imagine pas que l’on puisse jouer au milieu de ces ruines. Ni parmi les détritus d’une décharge à ciel ouvert. Je revois les bâtisses à moitié détruites, leurs pans de murs effondrés, fenêtres transpercées, éboulis et blocs de pierres, poussière au sol. Quel bel endroit pour une partie de cache-cache. Enfant, je jouais dans les chantiers de construction de la ville où j’avais emménagé. Nous habitions dans une résidence à moins d’un kilomètre, attendant l’achèvement de la construction de notre maison. Tout autour du lotissement d’autres chantiers s’étendaient à perte de vue. La ville doublait de volume. Nous jouions sur les tas de sable, arpentions les routes bitumées mais encore désertes, visitions les maisons vides, sans porte ni fenêtre comme si nous étions chez nous. Je repensais souvent à ce rêve comme au film de Rossellini, avec sa troupe d’orphelins qui, au dernier plan du film, contemplent le phare lointain de Saint-Pierre du haut d’une colline des faubourgs.

N’djaména, Tchad : 10:37

Tous les jours le même cérémonial. Un rituel quotidien. L’heure du boulanger. Dans les endroits reculés où les commerces ne peuvent s’installer par manque de travail, les commerces ambulants permettent d’approvisionner les habitants. Son passage est régulier, tous les jours à la même heure. Mais il arrive qu’il soit retardé, l’horaire décalé, par un accident, un problème mécanique, parfois même une conversation qui se prolonge avec une cliente. Ce n’est pas très grave. Le commerçant tient cependant à sa ponctualité. S’il accumule du retard dans ses livraisons, il risque de mécontenter ses clients et désorganiser son labeur. La livraison n’est qu’une partie de son activité. Le reste du temps il faut qu’il fabrique son pain. Quand la camionnette entre dans le village, il klaxonne, afin de permettre aux clients de se préparer. Certains enfilent une chemise à la hâte, mettent leurs chaussures, se coiffent en passant la main dans leurs cheveux, cherchent de quoi payer leur baguette. Très vite, la foule des habitués se regroupe autour du véhicule, tel un essaim d’abeilles. Les commandes s’enchaînent. Le boulanger s’exécute avec joie. Mais le temps presse. Il doit filer.

Dadar, Inde : 15:07

Il y a une forme de désaveu qui nous mine, nous ronge, juste après avoir fait l’amour. Au moment de nous rhabiller. Entre le regret et le remords. La nostalgie de la vertu. Le trouble du regard de l’autre. Sa présence insupportable. Souvent d’ailleurs, l’homme ou la femme, fausse pudeur ou gêne passagère, se cache derrière un mur, s’enferme dans la salle de bain, bredouille une excuse pour éviter l’incontournable promiscuité avec son amant. Celui avec qui on vient de passer la nuit, blotti tendrement dans ses bras, entre ses draps, corps à corps, caresses et baisers, peau contre peau. Aux premières lueurs du matin, dans cette promiscuité du lit que renforce la tendre pénombre de la chambre, et l’intimité des ébats nocturnes, la tension du désir, la passion amoureuse, le jour enveloppe de sa lumière crue nos corps dans leur nudité primitive. Leur ambivalente bestialité. La lenteur de nos gestes pour nous rhabiller, rajuster le bustier brodé, enfiler la jupe double en satin et voile en tulle, se couvrir de son châle. Une manière de faire le chemin à l’envers comme on efface ses traces dans l’espoir de se dérober.

Madrid, Espagne : 11:37

Chaque tatouage a un sens particulier. Même les plus anodins, les plus discrets ou décoratifs en apparence. Faire face à ses démons et appréhender ses peurs et ses inquiétudes. Ses convictions et ses désirs. Le tatouage a évolué dans le temps. On ne se tatoue plus aujourd’hui comme on pouvait le faire auparavant. Il y a dans ce tatouage à points, cinq points dessinés dans le creux de la peau, sur le dos de la main, à la racine entre le pouce et l’index, une signification ancienne. Cela veut dire dire qu’on est seul entre quatre murs. Les quatre points représentent les murs de la prison, le cinquième désigne le prisonnier, coincé entre ces murs. Ce tatouage est connu dans le monde entier. Il se trouve, en général, sur la main d’un détenu. Il est souvent arboré par des personnes condamnées à une longue peine. Un point, c’est seul contre tous. Trois points, c’est mort aux vaches. Un point à la base de chaque doigt signifie j’emmerde la justice jusqu’au bout des doigts. Un point unique sur la joue désigne celui qui a beaucoup de femmes. La trajectoire d’une destinée tragique.

Rajkot, Inde 15:07

Je tente de saisir ces dessins de hasard que font les branches et les feuilles. Je m’identifie avec leurs jeux et leurs bonds. Je retiens un geste d’exaspération et de fatigue. Je pressens l’accumulation de malheurs qui seront les siens. Je regrette un triste enchaînement de confusions. Je fuis toute la bizarrerie de ce hasard. Je redoute un échec sur toute la ligne. Je saisis que la mémoire sait ce qu’elle doit garder intact. Je m’habitue à ce qui se dit à voix basse près de la fenêtre. Je ferme les yeux aussi aveugles sur l’ombre elle-même. Je demeure sans bruit sur le seuil. Je discerne un glissement d’ombres. Je m’assois au milieu de la chaussée. Je ressens comme un creux, un passage à vide. Je remarque les lignes au crayon laissées sur son agenda. Je la suis un moment jusqu’à ce qu’il soit l’heure du retour. J’ai l’impression d’être un écureuil en cage. Je donne rendez-vous aux moments les plus inattendus, sans horaires prévisibles. Je l’écoute rempli d’aise et presque d’orgueil. Je prononce des paroles de consolation et d’espoir.


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