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De Bagdad en Irak à Kashongi en Ouganda

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Bagdad, Irak : 13:45

Je me penche à ma fenêtre sans arrière pensée. Une vieille habitude. L’appel de la lumière. L’activité de la rue vue depuis mon appartement. Parfois c’est un son qui attire l’attention, une sirène stridente, un klaxon, un cri au loin, l’aboiement sans fin d’un chien. Dans cette position, l’impression de voir sans être vu. Dans ce détachement. Cet apaisement du regard à distance. Sans intention particulière. Se laisser porter. Regarder distraitement ce qui se passe à l’extérieur et se laisser prendre au jeu du spectacle urbain. Dans l’infra-ordinaire du quotidien. Un détail attire notre attention. Le geste imprévisible d’un individu, son corps traversant soudain l’espace, faisant un écart inattendu pour éviter un obstacle à la dernière seconde, élégant pas de côté, mouvement ralenti d’un véhicule, avec son pot d’échappement pétaradant. Un vendeur ambulant discute familièrement avec ses clients, ils se connaissent depuis longtemps. La rue est à tous. En surplomb, l’impression de dominer ce théâtre miniature qui s’agite en contrebas. La partition s’exécute sous nos yeux en même temps qu’elle est jouée par l’orchestre qui l’improvise. Agora à ciel ouvert.

Taungbyon, Myanmar (Birmanie) : 17:45

Ce regard me fixe. Il me transperce. Je vois plus loin que ses yeux. Je devine le trouble d’une identité qui se cherche et me provoque dans le même temps. Les pèlerins du village sont réunis comme chaque année pour honorer les esprits. Je me sens invité. Surpris par l’effervescence qui règne au village, transformé pour l’occasion. Ce "Festin des esprits" se déroule entre processions et défilés, beuverie et transe, mettant en scène une faune bigarrée et travestie. Je ne pouvais pas ignorer cette femme âgée avec ses quatre poupées disposées sur une balançoire. Elle me toise. Dans son sourire une forme d’invitation. Un sésame pour l’espace-temps particulier de cette fête, où toute loi semble suspendue, sinon celles propres aux cérémonies. Cette femme âgée, ainsi, pourrait tout aussi bien être un homme. Qui suis-je pour en juger ? Indistinction des sexes autant que des rythmes et des parcours. Jubilation du travestissement qui gagne l’ensemble de la foule dans la rue. Répétitivité sans fin, jeu des vitesses entre ralentis et accélérés. Chaque mouvement est une danse. Une enclave spatiotemporelle où parvenir, au gré des passages et des transgressions, à l’hébétude de la transe.

Dublin, Irlande : 10:45

La fatigue, l’épuisement. Le corps lâche. Il n’en peut plus. C’est plus fort que lui. Il abandonne par chaos. La lumière brûle tes yeux. Les fermer ne suffit plus à calmer la douleur. Tu vois des points de couleurs scintillants devant tes yeux. La fièvre envahit tout ton corps, trouble tes sens. Un étau serre ta tête au niveau des tempes. C’est insupportable. Mon crâne va exploser, me dis-tu. Le corps dit non. Je n’en peux plus. Il faut arrêter, ça ne peut plus durer. Il rend les armes. Combat inégal. Je dispose un gant d’eau fraiche sur ton front, après avoir essuyé les gouttes de sueur qui y perle. Pour cacher la lumière encore trop forte à tes yeux. Cette lumière qui, même baissée au maximum, continue à te brûler terriblement. La sensation du tissu humide que je pose sur tes yeux avec délicatesse, te soulage immédiatement. Je le sens au soupir essoufflé que tu expulses. Le calme qu’il impose à ta respiration. Ton souffle se ralentit. Le silence se fait à l’intérieur. Tu as besoin de paix, de silence. Tu as besoin de repos. De rester dans le noir.

Kiev, Ukraine : 12:45

Derrière les barrières de sécurité métalliques. Une foule de gens patientent à l’extérieur, avant de pouvoir entrer dans l’Ambassade d’Italie. Étrange et fascinant ballet. Les gens font la queue. Ils piétinent le sol pour se réchauffer. Danse secrète pour conjurer le sort. Leurs gestes à la fois secs et presque ralentis. Ils attendent dans la file malgré le froid et l’humidité pour obtenir de nouveaux papiers d’identité. Un passeport. La perspective de fuir le pays dans lequel ils vivent. Le chômage, la misère. Quand et comment pourront-ils entrer ? De quels justificatifs ont-ils besoin pour avoir une chance de s’en sortir ? Par quel réseau d’influence ? Aucun d’eux ne le sait vraiment. Ils se laissent conseiller sans être assurés d’obtenir ce qu’ils désirent. Chaque mouvement de leurs corps prend la forme d’une chorégraphie de groupe où, puisque l’on ne peut pas se crier les uns sur les autres, on est bien obligés d’attendre qu’un geste soit terminé pour attirer le regard. Sentiment d’entrer comme par effraction à l’intérieur d’une communauté secrète, d’autant plus mystérieuse qu’elle s’exprime dans une langue inconnue.

Dorchester, Royaume-Uni : 10:45

Jouer le jeu est le propre de tout homme bien né. Tout commence par une situation formidable, au-delà de laquelle il conviendra de ne rien dévoiler du jeu de massacre qui s’ensuit. Chausse-trappes et manipulations, mirages et faux-semblants. Miroirs brisés. Les objets qui peuplent nos intérieurs se font souvent le reflet, à peine déformant, de l’être humain assujetti par l’autre, ce que chacun éprouve à tour de rôle. Nous sommes les acteurs d’un petit théâtre, et nous nous donnons sans cesse en représentation. Comme lui, nous nous regardons en face, sans parvenir à nous voir réellement. À nous envisager. Se dévisager, se défigurer. Un jeu de dupes vertigineux. Il cherche une vérité qu’il est incapable de percevoir. Il contemple impuissant, désabusé, un spectacle dont il est la victime. Cela le trouble et l’empêche de comprendre ce qui lui arrive. Et nous avec. Le visage grimaçant dans les bris de glace. Se perdre dans le labyrinthe des cassures du miroir. Dans une logique de domination destructrice à laquelle personne ne peut échapper. L’horizon du drame. Un petit jeu cruel. C’est un peu triste, comme un enfant qui ne grandirait pas.

Vilnius, Lituanie : 12:45

Elle se dirige lentement vers le ponton. Au bout c’est le lac. Son corps ondule au rythme de la marche. La lumière du soleil laisse transparaître les formes effilées de son corps nu sous sa tunique blanche. Elle veut se baigner. Nos repères sont bouleversés dans cet espace à l’envers. C’est une image. Une projection. Un désir. C’est quelque chose de vague qu’on ne peut pas voir, qui ressemble plus à un sentiment. L’eau est fraîche. Ses pas sur le bois brut du ponton qui tremble sous son poids. Sa tenue légère flotte dans le mouvement de son avancée. Elle ôte son vêtement de toile transparente qui tombe à ses pieds dans un bruit de caresse. Elle s’approche du rebord. Reste un long moment accroupie, en équilibre au-dessus du vide, tout en regardant l’eau sombre, ses reflets scintillants. Elle cherche son visage dans le miroir de l’eau. La nudité de son corps dans l’air évanescent. Et puis soudain elle se laisse tomber, tête en avant, le corps qui suit. Plongeon bruyant qui troue la surface opaque dans un bruit déchirant. Un miroir qui se brise d’un coup sec.

Kashongi, Ouganda : 13:45

Sous la protection de l’arbre centenaire. Son ombre tutélaire. La fraîcheur de son abri. La chanson du vent dans ses feuilles scintillantes. L’école a lieu dehors aujourd’hui. Le tableau noir a été installé contre l’épais tronc de l’arbre. Le maître écrit la leçon du jour à la craie. Les enfants sont venus en nombre. Dans la joie des retrouvailles. Comme tous les jours. Une présence comme une disparition. Ils sont assis en rond, les uns à côtés des autres, tremblants comme des feuilles, serrés mais toujours aussi assidus. Pourquoi rester enfermés lorsqu’il fait si beau ? On apprend toujours mieux à l’air libre. Même si ce n’est pas forcément un choix. Les enfants avec leur impatience d’apprendre, nez en l’air, leur rire fuse comme une source claire, leurs frêles silhouettes à l’école. Tout cela vibre encore dans l’air immatériel. Éphémères piégés dans la lumière du jour. L’ombre majestueuse de l’arbre dessine au sol l’espace de la classe improvisée. Pas de mur autour de nous, ni tables ni chaises. Une respiration. Un endroit plus agréable à vivre. Une joie partagée, un rêve collectif. À l’air libre.


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