| Accueil
Contacts successifs #36

Plan B

Une seule lettre vous manque et tout est dépeuplé. Une lettre renversée qui détourne le sens du message imposé, l’ordre à suivre auquel il faut s’opposer, détourner discrètement pour mieux s’en moquer, s’y opposer, dans la position opposée. Une façon de lutter à sa manière, d’entrer en résistance. Un B inversé pour tenter de renverser la réalité. Plan incliné. Plan B.
Jan Liwacz est un forgeron polonais arrêté le 16 octobre 1939 à Bulowsko. Le 20 juin 1940 il est déporté dans le camp de concentration d’Auschwitz. Il y travaille comme ferronnier où il fabrique notamment des rampes, des grilles, des lustres. Il est affecté par le commandant du camp Rudolf Höss à la confection du portique d’entrée du camp principal d’Auschwitz. À la finalisation du message apposé sur le portail il inverse en secret la lettre B du slogan qui surplombe l’entrée : Arbeit macht frei (le travail rend libre), en disposant le plus petit renflement de la lettre vers le bas. Un signe de contestation de sa part et un acte de résistance.
Lorsqu’il écrit La Disparition, Perec parvient à trouver un moyen d’écrire autour de la Shoah, qui la dise sans jamais la dire, qui soit tout entière construite autour d’un impossible à dire que symbolise la disparition de la voyelle e, qu’il n’emploie jamais dans les trois cents pages du roman. Sur le corps de presque tous les personnages un signe fatal, qui ressemble à un signal de sens interdit, les marquent et les voue à la mort. Ceux qui portent sont tous issus d’une même famille, d’un même clan, alors même qu’ils ignoraient cette proximité que leur révèle le signe impossible à énoncer. Un renversement salvateur.

Lille, 31 décembre 2013

Au vol

Les bribes de phrases captées au hasard des personnes croisées sur le chemin. Ce qu’on perçoit des paroles qu’elles prononcent à voix haute, dont on ne saisit le sens qu’après un temps retard, alors qu’on a continué à marcher, les laissant flotter derrière nous. Ces deux jeunes hommes qui parlent d’une émission littéraire avec une distance surjouée, des gestes disproportionnés, deux apprentis acteurs du cours Florent. Ils jouent un rôle, préparent une scène qu’ils répètent dehors. Cet homme dans un recoin, que je ne vois qu’au dernier moment, en passant devant l’entrée de son appartement, il discute au téléphone avec un ami. C’est compliqué avec mon bracelet électronique, lui avoue-t-il, je dois le garder encore dix mois. Quelques mètres plus loin, une vieille femme au téléphone énumère de mémoire la liste de ses résultats d’analyse.

Je décroche

Dans une immense salle de concert, malgré le tumulte sonore de l’entrée des spectateurs qui cherchent leur place en se frayant un chemin à travers les allées étroites, pendant que les musiciens s’accordent dans la fosse d’orchestre, on entend les notes répétées des différents instruments jouant les uns après les autres, les cordes, les instruments à vent, puis tous ensemble. Je suis en train de m’installer tout en haut, face à la scène mais très loin de celle-ci, lorsqu’une personne s’adresse à moi pour me prévenir qu’on cherche à me joindre au téléphone. Le combiné est juste devant moi, je n’avais pas entendu l’appareil sonner, sans doute à cause du vacarme dans la salle. Étonné qu’on m’appelle en ce lieu insolite, Je décroche. Au bout du fil, une femme veut avoir des nouvelles de sa grand-mère. Je m’entends lui répondre : je suis désolé mais elle est morte.

Casablanca, 22 février 2015

Jouer le jeu

La petite fille saute sur un rebord légèrement en retrait de la rue et s’écrie à la cantonade, un brin provocatrice : Ici je suis invisible. Vous ne pouvez pas me voir ! Sa sœur s’approche lentement d’elle, marchant aux côtés de sa mère. Au niveau de sa sœur, elle s’adresse à elle avec une voix calme un rien désabusée : Tu sais, on te voit parfaitement, tu n’es pas du tout invisible ! Il y a un détachement dans sa voix, une assurance et une pointe de lassitude légèrement désolée qui confirme qu’elle est un peu plus âgée que sa cadette qui se dandine sur son promontoire, sans doute un an, pas beaucoup plus. La plus jeune veut encore y croire, elle s’invente des mondes imaginaires, des lieux qui n’existent que pour elle, des personnages qui deviennent ses amis, lui parlent en secret et lui tiennent compagnie. Son aînée doit encore y croire, mais il faut bien grandir, faire bonne figure devant sa mère, jouer le rôle de la grande. La petite descend de son piédestal imaginaire et revient à la hauteur de sa mère. Quelque chose de cassée entre les deux sœurs, elles ne le savent pas encore. Mais cet écart entre elles deux existera toujours et les séparera quoi qu’elles fassent pour lutter contre.


LIMINAIRE le 22/02/2024 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
Flux RSS Liminaire - Pierre Ménard sur Publie.net - Administration - contact / @ / liminaire.fr - Facebook - Twitter - Instagram - Youtube