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Contacts successifs #43

Mémoire vive

Une image de la séquence des fresques dans Fellini Roma sert d’illustration à un article sur la décomposition des fichiers numériques de films et d’émissions de télévision qui préoccupe Hollywood. Les professionnels de l’industrie craignent en effet que de nombreux fichiers numériques deviennent inutilisables, une tragédie archivistique qui rappelle l’époque du celluloïd. Les spécialistes n’évoquent pas publiquement les œuvres perdues, invoquant des questions de confidentialité. Les images numériques disparaissent peu à peu. Certains logiciels ne permettent plus de lire des fichiers devenus obsolètes. La lecture du CD-Rom de Chris Marker : In Immemory nécessite par exemple un émulateur ou le « Dialector » de Chris Marker, écrit en 1988 en langage Basic Applesoft, pour un Apple II a dû être réactivé par Annick Rivoire pour être utilisable. Il existe un droit à l’effacement qui permet de supprimer les données à caractère personnel qu’on ne souhaite pas voir diffusées en ligne. Mais cette sauvegarde des œuvres dans leur version numérique, la transformation de celle-ci dans des versions accessibles avec des outils et des technologies qui évoluent sans arrêt, qui s’en chargera ?

Tokyo, Japon, 15 novembre 2019

Toute la vie c’est la même chanson

En sortant de chez moi je croise ma voisine de palier, plusieurs idées se cognent dans ma tête, images inutiles et vaines liées à la perception des autres, dans un mélange explosif conjuguant nos préjugés et leurs mauvaises habitudes. Ma voisine, par exemple, lorsqu’elle rentre ou sort de son appartement, comme toute sa famille d’ailleurs, claque bruyamment la porte derrière elle, et je la vois souvent sortir de chez elle pour revenir quelques minutes plus tard, sans doute parce qu’elle a oublié d’emporter quelque objet indispensable, une adresse, ou ses clés, ou son téléphone portable. Et ça m’agace. Bref, je sors de chez moi, je fais quelques pas dans l’allée de notre résidence, je parviens jusqu’à la rue, que je traverse pour rejoindre le trottoir d’en face, heureux de sortir cet après-midi là même si c’est juste pour faire une course, les mains dans les poches, insouciant, je me rends soudain compte que j’ai oublié de prendre le ticket de la pharmacie que j’avais posé sur le dessus du bar dans l’entrée pour ne pas l’oublier, ticket dont j’ai impérativement besoin pour obtenir le médicament que j’y ai commandé ce matin. Je peste de devoir rebrousser chemin, de cette perte de temps, peut-être également aussi mais surtout parce que j’ai l’impression de faire ici ce que ma voisine répète chaque jour systématiquement. Une fois le ticket dans ma poche, je rejoins la rue d’un pas pressé, agacé. Tout ce qui m’entoure me paraît désormais différent. L’air me semble moins léger. Tout est banal, apprêté, nécessaire, commun.

L’horizon qui recule

Je me suis perdu dans ce quartier dans lequel je viens rarement. Très vite, malgré la tranquillité des ruelles calmes et protégées d’une trop grande circulation, c’est l’impression d’enfermement qui prédomine, perdu au milieu d’un labyrinthe à ciel ouvert, le lieu que je cherche se refusant à moi inexorablement, sans oser demander mon chemin ni utiliser un plan, à chaque fois que je crois être sur le point de m’en approcher, il s‘éloigne à nouveau, me fausse compagnie. Une ouverture imprévue, une perspective ou un carrefour me font espérer l’issue proche, des passants plus nombreux qui marchent avec détermination, me laissent espérer qu’ils connaissent l’endroit et s’y rendent, il me suffit de les suivre à distance pour enfin y parvenir. À leur suite, dans leur ombre. Mais à chaque fois je me retrouve en train de descendre de la Butte, en direction de la Rue de Tolbiac, de l’Avenue Blanqui ou de la Place d’Italie. Je reviens sur mes pas, croise à nouveau la rue de la Butte aux Cailles mais jamais la place que je m’attends à trouver à cet endroit, pour la simple raison qu’elle n’existe pas. L’impression d’être rejeté vers les extérieurs, sans arrêt repoussé en contrebas de la colline. Mais c’est de ma faute, je fais erreur depuis le départ, j’ai confondu la Butte aux Cailles et la Contrescarpe. L’une s’est substituée à l’autre, faussant tous repères dans cet espace que je traversais qui était plus mental que physique. Même si le Carrefour de la rue des Cinq diamants et de la rue de la Butte aux Cailles a un air de Contrescarpe, les deux lieux sont assez éloignés et différents, je ne comprends pas ce qui m’a fait les associer. Une question de distance mal appréciée. Il y a quelques jours, j’ai déjà pu expérimenter ce phénomène avec le jeu de géographie Place Place de Benjamin Becquet qui permet de tester notre perception relative des lieux parisiens. Pour jouer il faut placer des monuments parisiens sur une carte vierge avec juste deux points de repères fixes. C’est la première fois que je marche réellement dans le quartier d’une ville en suivant le plan d’un autre. C’est très déstabilisant.

Naples, Italie, 25 avril 2014

Silence et parole

J’écoute ces gens qui parlent autour de la table. Je ne sais pas ce qui les relie, mais ils discutent ensemble, ils plaisantent, s’écoutent, s’interrompent parfois, mais ils font toujours l’effort de ne pas blesser l’autre, de ne pas hausser le ton, de laisser parler leur vis-à-vis, chacun leur tour. On parle d’un livre, d’un auteur, chacun en évoque un autre en retour, puis la conversation aborde un autre sujet. C’est toujours une façon de parler de soi. Ce qui change c’est de le faire avec d’autres. De rebonds en sursauts, le dialogue se noue, se nourrit des mots des autres. On apprend à se connaître. La sensation de solitude disparait un peu dans ces moments-là. On ne cherchait rien, mais on a trouvé quelque chose par hasard, et même si on ne sait pas encore ce que c’est avec précision, peut-être même on ne le saura jamais, peu importe, on parle, on écoute, on échange, on se sent entendu, considéré.


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