Avant d’entrer dans cette maison-musée qui n’accueille qu’une seule œuvre, nous patientons quelques minutes à l’extérieur, sans savoir avec précision ce que nous allons voir, sans explication sur la nature exacte de l’œuvre. Les seules consignes relatives à cette expérience nous sont données à l’extérieur. La visite durera quinze minutes et devra se dérouler dans un silence absolu. La jeune femme à l’accueil nous demande nos téléphones avant de nous laisser entrer. Elle les dispose délicatement dans un réceptacle en bois. Par groupes de deux, un vieil homme japonais à la voix grave nous fait entrer à l’intérieur du bâtiment. Nous le suivons en silence dans le couloir, effectuant une succession de virages. La lumière de l’extérieur s’atténue progressivement. Nous progressons à tâtons dans ce labyrinthe épuré, la main droite cherchant à ne pas perdre le contact avec le mur, pour ne pas nous égarer, tomber ou nous cogner. Nous suivons les personnes devant nous, mais ne distinguons bientôt plus que leurs vagues silhouettes avant de les voir disparaître tout à fait dans l’obscurité qui nous enveloppe très vite entièrement. Laissant la lumière du soleil derrière nous, nous pénétrons dans une salle vide, apparemment dépourvue de lumière et de son.
Le guide nous indique un banc où nous asseoir. Nous cherchons à tâtons une place sur ce banc adossé au mur du fond. À peine conscients de la présence de ceux qui nous entourent, percevant leur présence par leur respiration ou le bruit de leurs vêtements frottant sur leurs corps, nous voilà désormais livrés à nous-mêmes. Dans l’attente. Nous nous asseyons les uns à côté des autres, dans une proximité qui n’a pas le temps d’atteindre la promiscuité. Chacun se redresse, ajuste son corps pour garder ses distances avec son voisin. Les explications du guide nous parviennent tout d’abord en japonais, puis en anglais. Il nous précise la marche à suivre. Les règles du jeu. Dans la pièce totalement plongée dans le noir, assis contre le mur, à côté d’un couple de Japonais. Le guide nous dit d’attendre là, nous demande d’être patients. Nous allons finir par voir quelque chose dans cette pièce sombre.
Une forme lumineuse s’esquisse progressivement à force de patience. Elle prend l’aspect d’un rectangle dont la lumière vacillante semble poudreuse, fantomatique. Au début, cette forme apparaît, puis disparaît, c’est l’impression que nous avons. Nous ressentons une incertitude face à l’expérience inédite que nous vivons. La forme luminescente s’installe finalement devant nos yeux ébahis. Écran de cinéma dont le film est une lumière évanescente qui oscille sous nos yeux malgré l’obscurité. Quelques minutes plus tard, dans un silence troublant, le guide finit par revenir nous informer que désormais nous sommes prêts à nous lever pour arpenter librement l’espace entier de la pièce malgré la pénombre. La lumière n’a pas changé depuis que nous sommes entrés, mais c’est comme si nous voyions enfin quelque chose. Il n’y a rien de plus à voir. C’est nous qui avons changé, nous nous sommes adaptés, pour enfin déceler une lumière là où l’on ne percevait jusqu’à présent que l’obscurité de la pièce.
Dans l’obscurité totale, nous restons assis sans rien faire. Les minutes s’écoulent et, très lentement, je crois apercevoir un léger tremblement lumineux devant moi. Cela reste longtemps imprécis, incertain. Cela surgit puis disparaît dans le même temps. Une hésitante lueur apparaît, de plus en plus nette. La lumière s’intensifie et prend de l’ampleur jusqu’au moment où nous parvenons enfin à distinguer un imposant rectangle lumineux juste devant nous. Une fois nos yeux acclimatés, le guide revient dans la salle et nous autorise à nous lever pour marcher vers la lumière qu’on perçoit plus nettement désormais sur le mur face à nous. Nous pouvons nous déplacer et nous diriger vers la source lumineuse, même s’il est encore difficile de la définir ainsi. Un étrange trou rectangulaire dans le mur. La forme d’un écran de cinéma, sans film, sans image, à peine un peu de lumière, celle-ci n’est cependant pas projetée sur l’écran, elle émane d’une fine trouée au plafond qui projette sa lumière discrète sur le mur. Cela vibre à sa surface.
Nous nous approchons au plus près du mur, incrédules, penchons la tête vers le haut. Au niveau du plafond d’où provient la faible source lumineuse, un filet d’air nous caresse alors le visage. L’aspect brumeux de cet air est donc palpable d’une certaine manière. Un vertige passager nous fait chanceler. Nous pourrions tomber dans ce gouffre s’il n’était pas au-dessous de nous. Il ne nous aspire pas, mais c’est bien un léger filet d’air frais dont nous ne saisissons pas tout de suite la provenance. Il ne nous aspire pas mais il ouvre en nous un trou d’air, comme une fenêtre lumineuse dans l’obscurité. Cela ne dure qu’un instant, jusqu’au moment où tout s’agence dans notre esprit. Le dispositif nous apparaît dans sa simplicité désarmante, un dénuement qui ne suspend pas pour autant notre fascination, bien au contraire. Cette brèche rectangulaire laisse entrer l’air extérieur et la lumière du ciel, projetés à la surface du mur. Nous ne pouvons pas la voir avant que nos yeux s’habituent à l’obscurité de la pièce.
Le guide nous explique en effet que nous sommes restés dans la même pièce pendant quinze minutes et que rien n’y a changé, pendant tout ce laps de temps. Nous avons des difficultés à le croire. Tout ce qu’il nous dit, nous l’avons senti, même si cela prend du temps pour le comprendre réellement. Il met des mots sur notre propre perception. Aucune lumière ne s’est allumée, aucun rideau n’a été tiré. Ce qui a changé, c’est nous, les spectateurs. Nos yeux se sont adaptés progressivement à la pénombre de la pièce et ont fini par percevoir la faible lumière qui était là depuis le début. C’est une expérience sensorielle de la lumière. Une exploration singulière de l’espace.
Le soir, après le repas, en sortant pour vérifier si la lune est pleine comme vient de l’annoncer la télévision, nous apercevons l’astre brillant dans le ciel derrière un voile gris qui rappelle immanquablement l’exposition de cet après-midi.
À Honmura, sur l’île de Naoshima, située à environ une heure d’Okayama au Japon, la Minamidera est un bâtiment conçu par l’architecte Tadao Ando, à l’endroit où se trouvait un ancien temple bouddhiste. Son aspect extérieur prolonge celui des principales bâtisses du village, dont les murs sont recouverts de planches de bois noires en cèdre calciné. Ce musée a été conçu pour accueillir une œuvre unique, celle de James Turrell : Backside of the Moon. Une « exploration de la lumière et de l’espace qui s’adresse au spectateur sans mots ». Alors que vous êtes assis dans l’obscurité silencieuse, toute perception s’estompe, et une marque luminescente apparaît, après un long moment d’attente. Lorsque vous vous en approchez, un espace invisible s’ouvre devant vous et sa trace disparaît. À la fois accessible et profonde, ce n’est pas une œuvre à voir, mais une expérience à vivre.
La lumière révèle le monde qui nous entoure et, par conséquent, la perception que nous en avons. En façonnant la lumière, on transforme la réalité. « Les êtres humains sont comme des crustacés, dit James Turrell. Nous habitons des coquilles – voitures, maisons, bureaux, restaurants – et nous nous déplaçons machinalement de l’une à l’autre, sans jamais vraiment réfléchir à ces coquilles ni les remettre en question. » L’œuvre de l’artiste nous offre en quelque sorte l’occasion de prendre conscience de nos coquilles. Elle nous invite à ressentir quelque chose lorsque nous les habitons. Peut-être même à réimaginer celles-ci de fond en comble, si nous en avons le courage.
Né en 1943 à Los Angeles, James Turrell s’est passionné très jeune pour l’aviation. Aujourd’hui, il décrit le ciel comme son atelier, son matériel, sa toile. Dans les années 1960, influencé par l’art minimal et le land art, il a déployé une panoplie de techniques pour donner à la lumière immatérielle une présence physique. Pendant cinq décennies, l’artiste a associé la pensée conceptuelle, la science, la technologie et la spiritualité afin de créer une forme d’art unique. L’œuvre prend forme à travers la perception du spectateur, qui devient si concentrée qu’il se voit en train d’observer, selon les termes de Turrell.
Chaque visiteur distingue un rectangle de lumière bleuté, découpé dans le mur au fond de la salle. Dans mon souvenir, il était gris. Je crois que sa couleur change en fonction du temps qu’il fait. L’immersion silencieuse dans ce milieu sans repère peut provoquer un effet Ganzfeld. L’observateur « voit noir » : une cécité apparente. L’effet peut également provoquer des perceptions hallucinatoires chez certaines personnes, ainsi qu’un état modifié de conscience. L’effet Ganzfeld est une expérience de perception produite par l’exposition à un champ de stimulation uniforme et non structuré. Cet effet résulte de l’amplification de l’activité neuronale latente par le cerveau pour remplacer les perceptions disparues.
C’est ce que Turrell appelle l’interaction avec « la physicalité de la lumière ». Son médium, fait d’ombre et de lumière, oblige les spectateurs à devenir partie intégrante de ses œuvres. L’expérience repose autant sur la perception du spectateur que sur la transformation de la réalité physique opérée par l’artiste. Turrell relie ce concept à l’illusion du train, c’est-à-dire le moment « où l’on se trouve dans un train à l’arrêt et qu’un autre train à côté de soi se met en mouvement, ce qui donne l’impression de se déplacer soi-même ». Pour l’artiste, la manière dont nous percevons la réalité peut avoir autant d’importance que ce que nous observons réellement.
Contempler une œuvre d’art comme Backside of the Moon, revient à reconnaître simultanément nos points communs et à prendre conscience de la diversité des expériences. Il faut remettre en question nos idées reçues et changer notre rapport à la réalité telle que nous percevons. Plus nous observons, plus notre propre ancrage dans une perspective unique peut commencer à évoluer. C’est pourquoi Turrell insiste sur le fait que « nous sommes faits pour le crépuscule ». La lumière étant réduite, la pupille s’ouvre et « la sensation sort de l’œil sous forme de toucher ». Alors « nous ressentons la lumière dans l’espace, nous la touchons ». Turrell se souvient qu’enfant il souhaitait « toucher cette lumière des rêves et la faire apparaître aux yeux du jour ». Mais entrer à l’intérieur d’un tel espace, c’est à la fois entrer à l’intérieur de soi, atteindre cet état de rêve éveillé proche de la méditation, et « accueillir cette lumière intérieure », un mouvement d’ouverture de soi au monde.





