Le Boléro de Maurice Ravel est une des œuvres les plus populaires et les plus jouées au monde. Créée en 1928 à l’Opéra de Paris dans sa version ballet, la chorégraphie de Bronislava Nijinska suit la progression en crescendo de la musique. Dans une auberge espagnole, une gitane, debout sur une table, danse seule d’abord. Puis, l’ivresse du rythme qu’elle déchaîne se transmet à ses clients. Le rythme de la musique est ponctué par leurs cris, leurs bagarres, leurs appels et leurs provocations. À la fin, les hommes s’emparent de la danseuse qu’ils soulèvent au-dessus d’eux.
Maurice Béjart ne retient que l’essentiel de cette chorégraphie : la femme sur une table, dont la danse excite les hommes assis puis debout autour d’elle. Il dépouille l’action de tout pittoresque folklorique. Quelques années plus tard, il décide d’intervertir la fille et les garçons. Il met en scène quarante filles autour d’une table. On songe à des prêtresses sur le lieu d’un culte. Une variation sur le thème de Dionysos et les bacchantes. Le ballet change de sens. Six mois plus tard, nouveau changement du chorégraphe. Le danseur n’est plus entouré de femmes mais d’hommes. C’est un jeune dieu qui entre en scène, Dionysos peut-être, entouré de quarante adorateurs envoûtés par cette divinité, jusqu’à la transe finale.
La danse consiste à mettre le corps en mouvement selon un rythme et une organisation dans l’espace et dans le temps. Elle peut être spontanée ou préparée, individuelle ou collective, et servir à exprimer une émotion, une idée ou une situation. Elle peut prendre des formes très variées : danse traditionnelle, religieuse, populaire, théâtrale ou de société, mouvements rapides ou lents, amples ou plus discrets. Elle reflète souvent la culture, les croyances et les habitudes d’un peuple ou d’une époque. La manière de danser permet ainsi de montrer une certaine façon de voir le corps et le monde. Enfin, la danse, c’est aussi le mouvement des animaux, des vagues, des nuages ou même des astres.
Lorsque j’assiste à un spectacle de danse, je ne cherche pas à plaquer une histoire sur ce que je vois, je n’ai pas besoin d’un récit pour comprendre la chorégraphie. J’essaie de ressentir ce qui se passe en moi à travers elle. Ce qui s’y construit. C’est assez proche de ce que je ressens devant une peinture. Les mouvements, les tensions, les bruits et les silences, les changements de rythme qui s’opèrent. Dans cette chorégraphie, un homme seul se met en mouvement. Il invite ceux qui l’entourent à le rejoindre, à danser avec lui. Dans ce mouvement général de gestes répétés, en écho, ils créent ensemble un monument invisible, qu’on n’aperçoit qu’à peine avant qu’il disparaisse, dans l’écheveau des bras tendus en l’air, la clé de voûte de cette chorégraphie.
Le Boléro de Ravel est composé de neuf répétitions du même thème, chaque thème étant lui-même composé de neuf phrases de seize mesures chacune. On commence doucement. Le célèbre ostinato joué à la caisse claire est un rythme à trois temps caractéristique d’un boléro. Les cordes pizzicato renforcent le temps fort de chaque mesure. Dans la pénombre de la scène, un projecteur éclaire d’une lumière blanche une main d’homme qui s’élève, le poignet replié vers l’intérieur. Ses deux bras montent ensuite au-dessus de sa tête avant de redescendre, paumes ouvertes, doigts écartés, jusqu’à son buste, pour atteindre son ventre. Le corps du danseur apparaît tout entier dans la lumière. Toute la scène s’éclaire mais on ne voit que le danseur évoluant au centre d’un large cercle rouge. Le reste de la scène demeure encore dans l’ombre. Le corps du danseur oscille d’avant en arrière tout en restant sur place, mais très vite il se met à tourner au rythme de la musique, dans la répétition de son mouvement. Les gestes de ses bras deviennent plus amples. Ils se mettent à tourner, à former des arabesques. Le thème est d’abord interprété par la flûte. Quelques secondes plus tard, la mélodie est passée de manière presque imperceptible à la clarinette qui termine l’exposition. Le danseur garde la même oscillation du corps, mais il se met à étirer son corps sur les côtés tout en opérant de larges mouvements des bras au-dessus de sa tête.
Nos yeux s’habituent progressivement à l’obscurité. Dans le fond de la scène, on perçoit des formes qui pourraient être celles d’autres danseurs immobiles qui attendent dans le noir. Le mouvement du danseur évolue progressivement. Ses pas deviennent plus vastes, il envahit lentement l’espace d’un plateau rouge, disposé à un mètre au-dessus du sol. Son regard cherche à nous atteindre, à nous toucher. Les larges mouvements de ses mains glissent sensuellement le long de son corps, le caressant avant de remonter jusqu’à son visage. C’est une invitation à le rejoindre, à rentrer dans la danse. Le cor et la harpe rallient l’orchestre, en soutien à la clarinette qui arrive pour annoncer le deuxième thème, poursuivie par le basson, puis le piccolo, la clarinette et les flûtes, avant l’arrivée du trombone qui termine ce second thème. L’orchestre est enfin réuni au moment où la percussion, la harpe et les cordes se rejoignent. C’est à ce moment-là que les quatre danseurs, qui s’étaient approchés de la table deux par deux, se mettent à danser ensemble, en regard du danseur qui les invite à suivre son rythme, les incite à l’imiter. Ils le regardent évoluer puis reproduisent ses gestes en miroir. Ils tournent autour de lui, tandis que les autres danseurs, restés jusqu’à présent en retrait, deviennent plus visibles. Assis sur des chaises, ils encadrent la scène. La section des cordes s’élargit avec l’arrivée de nouveaux violons pour la reprise du deuxième thème.
Quatre nouveaux danseurs se joignent au mouvement, en cours de chorégraphie. Ravel nous surprend et nous prend à contre-pied à ce moment de sa composition, avec cette modulation surprise. L’orchestre bifurque sur un nouveau thème en mi majeur. À cet instant, les danseurs qui encerclent la table se rejoignent autour d’elle et la touchent une première fois, en courbant le dos au point de faire disparaître leur tête sous leurs épaules, mais aussi vite ils se relèvent et se détachent de la table comme s’il était encore trop tôt pour pouvoir faire corps tous ensemble. Un écart inattendu de huit mesures avant de revenir à la tonalité principale du Boléro en do majeur. Nous entrons dès lors dans la dernière ligne droite du morceau avant sa fin explosive. Tous les danseurs qui tournaient autour de la table se dispersent dans l’espace avant de revenir se déployer tout autour du cercle rouge.
Le danseur exécute un grand écart. Dans la suite de ce mouvement, il pose sa tête sur ses deux mains et nous regarde malicieusement. Il s’allonge sur le dos, puis se relève à la force des bras et des cuisses. Son corps forme alors un dôme parfait qu’on a à peine le temps de voir. Les autres danseurs se mêlent enfin à l’ensemble de la troupe, ils tournent sur eux-mêmes, se baissent et se relèvent bras levés vers le danseur qui paraît les guider comme un chef d’orchestre. L’ostinato rythmique est martelé une dernière fois par l’orchestre tout entier. Les danseurs se précipitent au bord de la table, dos recourbés, ils mettent en valeur le danseur à genoux qui continue ses mouvements de bras pour les inciter à le rejoindre. Glissandi nerveux des cuivres. Les danseurs se relèvent par à-coups. Une dernière note nous laisse momentanément en suspens. Tous les danseurs se sont levés, bras jetés vers le ciel, paumes ouvertes, doigts écartés. Ils forment un dôme. Avant la chute précipitée de six notes d’une formidable dissonance, c’est tout l’édifice savamment élaboré jusqu’alors qui se condense dans un amas « de gammes ascendantes et descendantes, toutes jetées en paquet » que les danseurs, semblant ne faire plus qu’un avec le danseur, l’accompagnent d’un même mouvement qui se referme sur lui-même.



