Dimanche 23 août 2026
De courbes est fait l’univers
Les aléas du lieu

Ce n’est pas l’angle droit qui m’attire,
ni la ligne droite, dure, inflexible, inventée par l’homme.
Seule m’attire la courbe libre et sensuelle,
la courbe que je rencontre dans les montagnes de mon Pays,
dans le cours sinueux de ses rivières, dans les nuages du ciel,
dans le corps de la femme préférée.
De courbes est fait l’univers, l’univers courbe d’Einstein

Oscar Niemeyer

J’ai toujours admiré le siège du Parti communiste, le bâtiment construit par Oscar Niemeyer à Paris. Je le photographie dès que je passe devant, en toutes saisons, sous différentes lumières, sous des angles changeants. Dès que je peux entrer à l’intérieur pour visiter une exposition, y mener un atelier de création, tourner un documentaire avec les partenaires de la bibliothèque ou le visiter lors des Journées du patrimoine, j’y pénètre toujours avec le même pincement au cœur. Au quotidien, je le vois depuis les fenêtres de mon bureau à la bibliothèque François Villon, comme un cadre agréable :

« les reflets du soleil qui ricochent sur les vitres des fenêtres du Siège du Parti communiste, les ombres des arbres du boulevard de la Villette qui à certaines heures recouvrent de leurs branches entrelacées la coupole blanche protégeant la mémoire des débats du parti, à l’intérieur de laquelle, dit-on lorsqu’on allume la salle recouverte au plafond de milliers de minuscules néons, ceux-ci rappellent le bruit d’oiseaux qui pépient, le rythme des immeubles dont les courbes dialoguent harmonieusement malgré leurs différences, l’immeuble aux parois vitrées créé par Oscar Niemeyer faisant élégamment écho à l’immeuble d’habitation de l’autre côté de l’avenue Mathurin-Moreau qui monte vers les Buttes-Chaumont, les arbres et leur présence tutélaire, noueux et ondulants, qu’ils soient nus en hiver ou recouverts de feuilles l’été, les reflets de fenêtres qui s’ouvrent et nous aveuglent l’espace d’un instant, dans un signe lumineux qui agit comme un clin d’œil. »

J’ai des souvenirs très variés de cet endroit, au milieu de la foule des visites des Journées du. Patrimoine, avec un petit groupe lors d’un atelier d’écriture ou à l’occasion du tournage d’un documentaire. Je me souviens également d’une visite guidée de l’Espace Niemeyer par Gérard Pellois, passionné par l’Histoire de ce lieu pour le cycle En lieu et place de la bibliothèque à l’occasion du réaménagement de la Place du Colonel Fabien durant laquelle j’avais découvert un endroit inédit, dissimulé tout au fond d’une salle de conférence, une glace sans tain.

Je me remémore les mots de Gérard Pellois lors de la visite du bâtiment : « Le socle du bâtiment repose sur cinq piliers, appelés antipilotis par Oscar Niemeyer. Ils traversent tout le bâtiment, descendent à quinze mètres sous terre ; une dalle de béton remontant en vague n’en laisse apparaître qu’un mètre cinquante au-dessus du sol. Cette conception, accentuée par les plans inclinés du parvis, permet de donner l’impression que le bâtiment flotte au-dessus du sol et de dégager de grands espaces par une entrée sous le bâtiment, non visible de la rue. Cet espace, Oscar Niemeyer l’appelait « le foyer de la classe ouvrière ».
Cerise sur le gâteau, si l’on peut dire, le dôme blanc émergeant du parvis, symbole de fécondité pour Oscar Niemeyer, abrite la salle du Conseil national. Les regards de verre, à sa base, sont une des nombreuses entrées de lumière naturelle de ce bâtiment.
On descend vers la coupole, le sol avec ses plans inclinés, les murs courbes à l’apparence du bois, les puits de lumière autour de la coupole qui, les après-midis de soleil, dessinent des taches de lumière sur la moquette verte, donnent l’image d’une clairière, sont une invitation au voyage, à la découverte de la sensualité de l’œuvre, de l’artiste et de son rapport à la nature.
Au-delà du sentiment d’être dans un autre monde, ces lamelles permettent de répartir le son et la lumière de façon uniforme.
C’est dans cette salle de 300 places que se réunit le Conseil national du PCF. Pouvant se configurer à loisir, elle peut recevoir des tournages de films, concerts, défilés de mode ou encore expositions d’art, des conférences et séminaires et quatre alvéoles donnant sur la salle peuvent abriter les interprètes. »

Cet été, avec Alice et Caroline, nous sommes venus nous réfugier sous la coupole de l’Espace Niemeyer pour nous rafraîchir pendant la canicule, le bâtiment était climatisé. Devant l’exceptionnelle affluence et l’incroyable brouhaha, je me suis rappelé que j’ai vu l’endroit totalement désert, en octobre 2020, quelques jours à peine avant le deuxième confinement lié à la pandémie de Covid-19 en France. À la bibliothèque François Villon, nous avions invité la compagnie Frichti Concept à intervenir autour du quartier. Le chorégraphe Brendan Le Delliou avait proposé un atelier de découverte sensible du lieu. Très peu de participants ce jour-là à l’atelier, à peine trois personnes si mes souvenirs sont bons, mais l’ensemble du bâtiment était à notre entière disposition. Nous y étions seuls, personne d’autre avec nous que l’agent qui nous avait ouvert les portes.

Une expérience inédite, inouïe qui rappelle celle de Joy Sorman dans son livre Gros œuvre, qui a souhaité passer « une nuit entière dans la salle du comité central », sous la coupole du siège du Parti communiste. En profitant de l’ouverture exceptionnelle du lieu pour cause de canicule, le bâtiment étant climatisé, devant l’affluence des visiteurs qui emplissent tout l’espace et le brouhaha qu’ils provoquent, je repense à ce que l’autrice écrit sur l’acoustique du lieu : « Le moindre mouvement prend une ampleur sonore et spatiale disproportionnée, cette pièce n’est pas à mes dimensions mais à celles d’une réunion publique agitée. »

Un lieu vide, pas à l’abandon, mais sans personne à l’intérieur. Une architecture redevenue plan, esquisse et dessin d’architecte, pensée en volume sans ce qui la fait vivre, la rend utile, dynamique, en trois dimensions, confrontée aux individus qui l’habitent, y travaillent, la traversent, la regardent ou s’en détournent. On retombe en enfance, on peut se faufiler partout, librement, personne pour nous dire quoi faire, comment se tenir. Tout est permis ou presque. On n’est pas chez soi. La liberté qu’on prend dépend de son éducation. On s’y faufile, libéré un temps de la justification d’une visite, du prétexte d’un atelier. On finit par se sentir chez soi, on s’approprie un temps ce lieu qui n’est pas à nous. On caresse ses murs qui ont gardé la trace des nervures des lattes de bois qui ont servi au coffrage du béton. On s’amuse de voir notre visage se diffracter, son reflet se fragmenter à la surface opaque d’une grande vitre, jusqu’à perdre dans cet écho l’image qu’on a de soi. Autoportrait défiguré. La lumière change en fonction de l’heure, de la saison. Notre silhouette qui apparaît et disparaît dans ses jeux de lumière qu’on ne maîtrise pas. On s’allonge, on roule par terre sur la moquette d’un vert pastoral qui nous invite dans sa pelouse grandeur nature. Dans l’inclinaison du sol, sa pente douce. On s’assoit dans les vieux fauteuils au cuir craquelé. On joue un rôle. On s’imagine ailleurs. L’endroit se transforme en bar, en club, en jardin, en salle d’attente, en château secret, en prison, en paradis perdu. On se fait un film. On repense à tous ceux qui ont été tournés dans ce bâtiment. Un commissariat de police ? Le siège du Patronat ? Un vaisseau spatial ?

On revient sous la coupole. Elle nous attire irrésistiblement. Elle et le toit-terrasse, bien sûr. Là-haut, c’est pour la vue que nous montons. La perspective sur la place du Colonel Fabien. La forêt urbaine. La vue sur le Sacré-Cœur et la Tour Eiffel. La coupole, c’est le cœur du bâtiment. Son centre névralgique. Tout part de là.

Le plafond de la coupole est recouvert de plaquettes métalliques blanches qui propagent la circulation du son dans toute la pièce, grâce à un ingénieux procédé acoustique. Ces milliers de lames scintillantes reflètent la lumière des néons qui se diffuse dans l’ensemble de l’espace. Je ne peux m’empêcher d’entendre, en les voyant, les pépiements d’oiseaux qu’elle provoque quand on les allume.

Oscar Niemeyer expliquait les contraintes qui l’avaient conduit à enterrer la coupole : « Le siège du parti posait problème du fait que l’espace était limité. Dans un cas de cette nature, le rapport entre les volumes et les espaces libres devient fondamental. En effet, quand il y a trop de volume sur un terrain exigu, il n’y a plus de spectacle architectural, tout devient laid. Comme je voulais donner de l’ampleur au hall de la classe ouvrière, j’ai été obligé de le faire en profondeur, de l’enfouir dans le sous-sol pour ne pas occuper trop de terrain. »

Le dôme blanc émerge du sol au-devant du bâtiment telle une planète inconnue dont la blancheur nous annonce qu’elle est vierge, radieuse, encore à bâtir. On sait que, dans l’architecture religieuse, les dômes figurent l’Empyrée. Au-delà du firmament et de la sphère des étoiles fixes. C’est l’envers même de la connotation sépulcrale qui nous saisit au regard de l’histoire. Cette coupole est un admirable exemple de dualité, on peut y lire une chose et son contraire, une aurore et un crépuscule, une naissance et une mort, selon son point de vue.

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