Jeudi 22 janvier 2026
Une image inversée de la ville / Au lieu de l’autre
Vases communicants vidéo n°2 avec Anh Mat

En reprenant le principe des vases-communicants qu’Anh Mat et moi avons déjà emprunté pour la première fois, il y a plus de quatre ans (faire échange de vidéo, s’emparer des images et de la bande son de l’autre, entrer en dialogue avec lui), chacun diffuse aujourd’hui le texte qu’il a réalisé sur la vidéo de l’autre et vice versa.

Anh Mat est venu à Paris l’été dernier avec sa fille Isabelle. Il a vécu quelques jours jours à la maison. j’ai eu plaisir à marcher dans mon quartier à ses côtés, à discuter avec lui. Nos vidéos poursuivent ce dialogue à distance. « C’est une expérience de l’ordre de l’intime, décrit Anh Mat, une résonance où la voix de l’autre vient incarner une part de soi jusqu’au dévoilement. »

Une image inversée de la ville (avec Pierre Ménard)
montage : Anh Mat / texte : Pierre Ménard

Quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas, je ne sens pas la fatigue du voyage, tout autour de moi accapare mon attention. Les paysages, les saisons, la forme des rues et leur circulation, et bien sûr tous les gens que je croise sur le chemin, leur manière de marcher, le mouvement de leurs corps, leurs habits, leurs interactions, et cette façon de nous remarquer sans trop s’apesantir, de nous voir sans nous observer, qui nous permet à notre tour de les regarder sans avoir l’impression d’être trop intrusif.

Marcher dans une ville, c’est une manière de l’inventer. Trouver son chemin, mais surtout retrouver sa place. Être soi-même. Parfois cela prend du temps. Certains y passent leur vie entière.

Sur le bord d’un trottoir, allongé dans un hamac entre deux arbres dans un parc qui paraît à l’abandon, ou assis à même le sol pavé, peu importe, ce qui compte, à défaut de s’y sentir bien, c’est de s’y sentir présent. Le plus souvent c’est seulement en marge de la ville qu’on y parvient, dans ses recoins secrets. Et pour les dénicher, il faut se mettre en marche, se lancer à leur recherche. En mouvement. Dans les rares interstices que la ville nous offre encore. Ils sont de plus en plus rares ces lieux, difficiles à trouver. C’est long, parfois fastidieux.

Je ne suis jamais tout à fait d’ici, jamais tout à fait d’ailleurs, dis-tu souvent. C’est dans cette hésitation, cet entre-deux que se situe ce qu’on appelle cheminement. C’est une discussion qui avance sans savoir où elle va, qui ne cherche pas à convaincre l’autre de son bienfondé, de sa vérité. La vérité est ailleurs. C’est un échange de points de vue, où chacun enrichit l’autre, et lui permet d’aller plus loin, de voir les choses autrement, de se sentir écouté autant que compris, c’est un dialogue dans l’espace et dans le temps.

La ville se construit contre nous. Contre la nature. L’espace nous manque. La ville nous accapare tout le temps. Nous y sommes de plus en plus nombreux, les immeubles s’élèvent de plus en plus haut vers le ciel pour tenter de nous accueillir, au sol les zones qui ne servent à rien sont de plus en plus isolées, éliminées, recouvertes par les routes qui relient nos habitations. Circulez, il n’y a rien à voir. Le mot d’ordre que la ville veut nous imposer. Il faut s’en détourner, et regarder autour de soi pour parvenir enfin à trouver un peu d’espace à soi. Je crois que c’est ce que j’aime le plus ici. Avec toi. Dans ce que tu montres des gestes des habitants. Le mouvement du corps de celle qui balaie le sol pavé, de celui qui nettoie d’un geste énergique les chaussures qu’on lui a confiées, de celle qui coiffe patiemment les cheveux d’une enfant, de celle qui tricote rêveusement sur un banc, de celui qui envoie de manière détachée un message à un ami sur son téléphone, de celui qui, malgré la fatigue, conduit son scooter, de celui qui change la roue de sa voiture sur le bas-côté de la route. Je voudrais tant réussir à regarder les gens à Paris comme tu les observes dans les rues de Saïgon, dans les parcs, les halls d’immeubles et les cafés de la ville, à les filmer de la même manière, à l’extérieur comme à l’intérieur, sans distance, mais sans insistance, dans leur quotidien, dans leur intimité. Cette ouverture que la ville nous offre parfois. Sur le qui-vive mais sans précipitation. Malgré l’agitation, le bruit, la pollution.

Les endroits en ville, où des espaces demeurent encore libres, inconstruits, à l’abandon ou oubliés, qu’il s’agisse de friches industrielles ou de terrains vagues, sont si rares, qu’ils me font battre le cœur un peu plus vite à chaque fois, comme un silence après le bruit, le calme après le tumulte. C’est un peu la manière avec laquelle les herbes folles envahissent le bitume contre toute attente, l’imprévisible qui s’immisce là où personne ne l’attend, où il est encore possible d’espérer que la ville change pour nous accueillir enfin. C’est un îlot, un espace à part, en retrait, où s’isoler, rester invisible, au calme. Seul ou accompagné. Le lieu d’un détournement.

Je pense à cet homme entrevu un peu plus tôt, sommeillant confortablement au creux de son hamac, à l’ombre entre deux arbres au milieu d’un parc que personne ne traverse. Je pense à cet homme qui dort sur son transat au milieu du trottoir. Et cet homme qui parle dans son sommeil sur le banc en terrazzo en bas de chez toi. Que dit-il ? S’en souvient-il lorsqu’il se réveille ?

Ce qui me fascine, dans les visages de ces hommes et de ces femmes, c’est qu’ils nous invitent à poser un regard de biais sur les choses qui les entourent, une manière de rêver leur quotidien à voix haute, d’arrêter le temps dans la précipitation et leurs gestes, leurs moyens de locomotion, de s’en éloigner tout en s’y révélant. Leur présence nous fait réfléchir à notre propre place dans la ville, le temps que nous y restons, nous permettant de mieux comprendre notre lien à la ville, de l’appréhender autrement et de l’investir enfin à notre rythme. Ces lieux qui se refusent à nous depuis longtemps auxquels il faut revenir, pour nous les approprier, qu’il faut retenir l’espace d’un instant.

Je voudrais que tu m’apprennes à filmer les gens dans la rue comme tu le fais si naturellement. Cependant, tous ne me sont pas inconnus. Parmi cette foule de visages, je reconnais celui d’Isabelle dans les traits de sa mère. J’essaie de deviner ce qu’elle dit à la marchande de légumes qui la fait tant sourire. Je regarde avec tendresse les gestes de ta fille s’amusant le soir dans le jardin d’enfants au pied de votre immeuble, avec ses amis, ses voisins. Ce geste qu’elle a pour relever machinalement une mèche de cheveux qui tombe sur son front, tout en continuant ce qu’elle est en train de faire, en jouant avec l’air sérieux qu’on a toujours quand on s’amuse vraiment. La voix d’Isabelle dans sa langue natale.

La ville se transforme chaque jour devant nous. Nous restons abasourdis par ces brusques changements qui bouleversent nos itinéraires, nos perspectives, nos rendez-vous secrets, nos moindres habitudes, nos axes de circulation et ces zones de calme et de repos que nous affectionnons tant.

Dans la nuit, les flaques sur le trottoir reflètent les centaines de fenêtres des immeubles qui illuminent l’obscurité de leurs impacts lumineux qui sont autant d’étoiles dont la lumière nous parvient pour nous dire qu’elles sont parvenues jusqu’à nous et que leur trace lumineuse en témoigne même si depuis elles ont disparu. J’ai la même impression en traversant la ville à tes côtés. Je m’y projette avec toi au point de m’y retrouver.

Les inondations modifient sensiblement les contours de la ville. Les distances entre les immeubles, les monuments. La topographie urbaine.
En voiture, ce qu’on aperçoit derrière les vitres embuées, parsemées de gouttes de pluie, devient flou, le paysage se métamorphose en tableau. L’eau envahit tous les espaces encore accessibles.

J’apprends que la ville s’affaisse, que malgré les efforts des pouvoirs publics pour protéger les millions d’habitants le long du fleuve Saïgon, ceux-ci sont bloqués par des procédures financières et des paiements en suspens, ce qui explique l’inondation croissante à Saïgon qui ne relève pas d’un épisode ponctuel mais d’une conjonction d’une montée des eaux causée par la mer et les fleuves et d’un affaissement urbain préoccupant.

La ville défile derrière la vitre de la voiture, mais j’ai l’impression de me retrouver à bord d’un bateau remontant le fleuve dans une ville bâtie sur l’eau. Les images de l’homme dérivant pour pêcher sur le fleuve dans sa barque me reviennent en mémoire. J’ai déjà vu son allure prophétique dans un autre film, il glissait lentement à la surface opaque et boueuse de l’eau. Il finit par rejoindre doucement les immeubles qui se reflètent à la surface de l’eau. Dans une image inversée de la ville.

Au lieu de l’autre (avec Anh Mat)
montage : Pierre Ménard / texte : Ahn Mat

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