Dimanche 30 août 2026
La vérité est ailleurs
Aux frontières du réel

Vases communicants : Caroline Diaz (Les heures creuses) : Trust no 1.

En savoir plus sur les Vases communicants et sur mes textes écrits à cette occasion depuis le début de l’opération.

On peut regarder un film, une série télévisée pour se distraire, pour passer un bon moment. Aller au cinéma pour entrer littéralement dans une autre dimension, le temps de la séance. Plonger dans l’obscurité de la salle du cinéma, et tout oublier. Vivre par procuration une autre vie, pénétrer dans un monde parallèle, éprouver des sensations inédites, inaccessibles au quotidien. Rêver à un monde étranger, se projeter ailleurs. Certains voient en boucle un même film pour comprendre ce qui leur échappe, qui ne cesse d’évoluer au fil des multiples visionnages du film. C’est quelque chose que j’ai déjà vécu, notamment en regardant Vertigo d’Alfred Hitchcock ou La jetée de Chris Marker. Bien sûr, la mention de ces deux films n’est pas innocente, on sait le lien intime qu’ils entretiennent. Chris Marker a réalisé son film comme une lecture, un hommage et un prolongement du film d’Hitchcock.

Ce qu’on cherche dans un film est toujours très personnel. Lorsque je lis un livre, j’ai la même attente, à l’affût du passage qui va m’émouvoir, de la phrase qui va m’éclairer, de la structure ou de la forme du récit qui vont faire sens, à la manière d’une révélation sur un pan de ma propre vie. C’est parfois un geste, un regard, un sourire. Je me laisse distraire par le récit, par l’histoire. Ce qui m’intéresse au fond, c’est la scène qui va me faire entrer dans le film au sens littéral du terme, d’une manière inédite, avec une troublante sensation de réel. Dans ces instants, j’ai l’impression qu’on dispose devant moi la surface réfléchissante d’un miroir qui me renvoie quelque chose d’intime, de secret. Un souvenir, une sensation, une image, parfois un désir enfoui, un rêve oublié, tout à coup révélé, mis au jour, en pleine lumière. Un motif dont je parviens enfin à comprendre le sens. La direction qu’il m’indique. Cela ne dure qu’un instant parfois. L’épiphanie s’efface rapidement. La fiction reprend ses droits. Elle nous emporte à nouveau. La brèche s’est ouverte en un éclair.

La série X-Files : Aux frontières du réel, est une semi-feuilletonnante. [1] Elle porte sur deux agents du FBI, Fox Mulder (David Duchovny) et Dana Scully (Gillian Anderson), affectés aux affaires non classées. Sous cette catégorie sont rangés des cas inexplicables qui semblent notamment relever du paranormal. Chaque épisode est marqué par une enquête sur un phénomène inexpliqué. La série mélange le genre fantastique et le genre policier.

Au fil des épisodes, les personnages débattent régulièrement, non seulement de la réalité des phénomènes auxquels ils assistent mais aussi de leur nature. Mulder croit en l’existence du paranormal. Scully est plus sceptique, à cause de sa formation scientifique, cependant sa croyance chrétienne l’influence tout de même. Leur débat s’inscrit toujours dans le cadre d’une enquête. La spécificité de leurs enquêtes est qu’à l’issue de la confrontation des différentes hypothèses des deux enquêteurs, la question reste le plus souvent sans conclusion définitive. Il est soit impossible de prouver l’existence du phénomène, soit difficile d’en expliquer la nature. Les épisodes se terminent donc souvent sur les rapports non concluants que les personnages envoient à leur hiérarchie.

À la fin de la septième saison, Fox Mulder disparaît. Il est en fait enlevé par une bande d’extraterrestres. Son acolyte passe alors la première moitié de la huitième saison à tenter de le retrouver, accompagnée par l’agent John Doggett (Robert Patrick). Quelque temps après son enlèvement, le corps de Mulder réapparaît dans la forêt. Il reprend son travail avant d’être finalement renvoyé. Il y a quelque chose d’émouvant de revoir les images de Mulder, absent depuis de nombreux épisodes au moment de ce sixième épisode de la neuvième saison, Trust no 1. [2]

Ce qui frappe également dans cet épisode, diffusé le 6 janvier 2002 sur la chaîne Fox, c’est la manière dont il préfigure bon nombre des révélations concernant la surveillance à l’ère post-11 septembre. L’épisode est présenté à travers des photographies classées et référencées, des écrans d’ordinateur, des caméras de sécurité et des images de vision nocturne. On a l’impression que tout le monde est constamment surveillé et observé, que les vies sont sans cesse filtrées par des moniteurs et des écrans. Si l’on considère les révélations ultérieures sur la nature de la surveillance exercée par le gouvernement américain sur ses propres citoyens, cet épisode prend toute sa dimension annonciatrice.

« Vous nous écoutiez ? », demande Scully à l’homme de l’ombre. Il répond : « C’est tout ce que je pouvais faire après que vous ayez baissé les stores, agent Scully. » Scully lui demande ironiquement s’il a déjà entendu parler de la Constitution. L’homme de l’ombre rétorque l’inévitable : « Oui. C’est ce qui permet aux terroristes étrangers de vivre ici et de profiter du rêve américain, jusqu’à ce que vienne le moment de le détruire. » Scully est horrifiée par son comportement. « Qui vous autorise ? », s’emporte-t-elle. « Je veux dire, qu’est-ce qui vous donne ce droit ? « Qui êtes-vous ? » L’homme de l’ombre lui répond : « Je suis l’avenir, agent Scully. »

Cet épisode n’est pas très apprécié du public. D’un côté, l’intrigue et les dialogues ancrent profondément X-Files dans le passé et semblent incapables d’échapper à l’attraction exercée par Mulder pour entrer dans le XXIᵉ siècle. Dans le même temps, l’épisode démontre que ses thèmes et les idées fondamentales de la série résonnent autant qu’autrefois. La force d’une série est de présenter des épisodes très variés, plus ou moins aboutis, mais de parvenir à s’inscrire tout de même dans la durée des relations de ses personnages principaux, qui se développent et s’enrichissent au fil du temps.

Dans la scène de Trust no 1, on entend la voix de Scully lire une lettre qu’elle destine à son enfant, qui n’est pas encore en âge de la lire. Elle s’adresse à lui pour lui parler de sa naissance, de la relation avec l’homme qu’elle aime (dont les images des précédents épisodes, des saisons antérieures, tournent en boucle en arrière-plan, mêlant scènes filmées en couleur, images de surveillance (d’une couleur verdâtre d’écran de télévision), et images en noir et blanc, dont on perçoit rapidement qu’elles proviennent de photographies prises sur le vif (certaines sont annotées à la main, on aperçoit en marge les signes de leur matérialité de photographies argentiques (numérotation, grain, texture, matière, planche contact montrant toutes les photos d’un film sur une même feuille du négatif, marques sur le négatif, qui rappelle le geste du photographe qui sélectionne la bonne image)). Le noir et blanc surexposé de ces images, qui creuse fortement les visages à l’image, fait planer sur cette séquence une gravité empreinte de nostalgie. Les images défilent à l’écran dans une série de fondus enchaînés, mélangeant parfois deux images pour en créer une nouvelle. 

La voix de Scully s’adresse à son fils en bas âge, William, dont elle a choisi le prénom en hommage au père absent de Mulder, tandis que nous voyons à l’écran les images de ce dernier qui a disparu. Elle lui explique que la vérité est ailleurs. Ce qui compte, c’est d’accepter l’idée de ne pas tout comprendre, d’avoir la chance de rencontrer son double, son parfait opposé, à la fois protecteur et détracteur, de pouvoir embarquer avec lui pour le plus formidable des voyages, à la recherche de vérités éphémères et impondérables.

En écoutant la voix de Scully, en photographiant sur l’écran de télévision chacun de ses mots, à la demande de Caroline, j’ai l’impression de les entendre avec une plus grande acuité, une forme d’intimité. Ils résonnent en moi comme c’est le cas pour elle. Cela parle en effet de notre propre rapport à l’image et à la mémoire. À l’amour qui serait un voyage dans le temps. D’une certaine manière, son envie d’atteindre l’inaccessible, c’est comme dans le film de Marker, celle de retrouver l’image de son passé. De rentrer en contact avec elle pour faire fusionner l’impossible : à la fois le passé, le présent, le souvenir et le rêve.

[1L’épisode devient alors un site d’articulation entre ce que l’on connaît et ce que l’on ne connaît pas, nous forçant à accepter d’être constamment en mouvement vers l’autre. Sarah Hatchuel et Claire Cornillon, « La série semi-feuilletonnante et son système de personnages : espace de violence et espace d’accueil qui fonde leur spécificité dans le lien entre personnages récurrents et personnages non récurrents à partir d’une problématique qui lui est propre, celle du complot », TV/Series 23 (En ligne), 2024

[2Ces personnages, qui nous semblent partis trop tôt mais qui demeurent avec nous, révèlent que la complexité et la force émotionnelle d’une série ne résident pas uniquement dans sa longueur ou ses méandres narratifs, mais aussi dans les absences qu’elle organise. Ibid.

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