Vendredi 9 octobre 2026
Une prière pour John Coltrane, de Jérome Schmidt
En lisant en écrivant : lectures versatiles #168

John Coltrane entame sa première et unique tournée de concerts au Japon, en juillet 1966, quelques mois avant sa mort. Dans ce pays encore hanté par le traumatisme de la guerre, sa musique libre et spirituelle rencontre immédiatement l’adhésion du public. On peut l’écouter notamment dans les jazzkissa, ces cafés jazz emblématiques du Japon, tenus par des collectionneurs, gardiens du temple souvent octogénaires, lieux encore fréquentés cependant par une nouvelle génération. Jérôme Schmidt livre une enquête exploratoire de ces lieux, entre Hokkaido et Okinawa, en passant par Nagasaki, pour sonder la mémoire collective d’un peuple, son rapport au jazz, à cette musique intemporelle, à travers la figure de Coltrane.

Une prière pour John Coltrane, Jérome Schmidt, Éditions Noir sur blanc, collection Notabilia, 2026.


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Une prière pour John Coltrane

Face au déluge des souvenirs, face au brouillard qui les entoure, face aux mythes qui ont tendance à effacer la réalité prosaïque des actes, face aux paroles qu’on ressasse, tord et surinterprète, une simple image en noir et blanc : John Coltrane, le 14 juillet 1966, les mains jointes en prière, chemise blanche, pantalon sombre et sandales ouvertes. Hors champ, le reste du groupe, élégamment habillé malgré la canicule qui écrase Nagasaki, ville côtière du sud Kyūshū. Le photographe Kazuo Arai, qui a décidé de suivre la tournée, a fixé le moment sur pellicule en plusieurs clichés pris à quelques fractions de seconde d’intervalle. Coltrane, droit ; Coltrane, légèrement courbé ; Coltrane, immobile. Coltrane avec un bouquet de fleurs que lui tend un journaliste local. Coltrane déposant le bouquet. Coltrane et Alice McLeod, grandes lunettes noires couvrantes, dans le recueillement des lieux. Tout autour, la nature bruissait de la bande-son du Japon estival : un mélange assourdissant de cigales, criquets, moustiques et oiseaux du Sud de la péninsule, invisibles dans la végétation luxuriante. Autant d’esprits animaux, ou de yokaï pour les plus superstitieux, qui veillaient dans l’ombre sur cette prière. Vingt et un ans après l’explosion de la deuxième bombe atomique dans les faubourgs de Nagasaki, la nature avait repris ses droits.
Là s’est sûrement joué l’un des moments clés de l’entrée de Coltrane dans la psyché collective du pays. En se rendant au parc du mémorial dès son arrivée à Nagasaki, il a effectué une double prière : un hommage aux victimes de la folie nucléaire, ainsi qu’un prélude à la première longue pièce inédite qu’il entamerait avec son quintet le soir même, Peace on Earth. Tout au long de ce périple, depuis l’entrée dans le train rapide shinkansen, à la gare de Shinagawa de Tokyo, jusqu’à l’arrivée au centre-ville de Nagasaki, Coltrane était resté absorbé par l’étude d’une flûte qu’il venait d’acquérir. Il avait répété, sans souffler, durant le voyage, assis aux côtés d’Alice McLeod, le regard rivé sur le paysage qui défilait de l’autre côté des fenêtres, au gré des arrêts de sa tournée : le mont Fuji vénéré, les rives paisibles de la péninsule d’Izu, l’étendue bleue du lac Biwa, au-dessus de Kyoto, les mégalopoles portuaires d’Osaka puis de Kobe, les collines d’Hiroshima, l’isthme du Kyūshū et ses mines à ciel ouvert, la grande ville industrielle de Fukuoka et, destination finale, Nagasaki.
C’est la résilience de cette ville à l’architecture fortement marquée par les influences européennes qui a frappé Coltrane, une fois revenu de sa prière sur les hauteurs du nord du parc commémoratif. « J’ai l’impression de voir toutes les villes du monde, ici », a-t-il soufflé à un journaliste local. Il faut dire que Nagasaki, contrairement à Hiroshima, ne vit pas recluse dans le passé de ses cicatrices béantes : l’apparat mémoriel est isolé à une demi-heure de route de la ville et de son cap. Son bord de mer est peuplé de vierges d’albâtre de plusieurs mètres de haut, vigies bienveillantes qui couvent du regard les entrées et sorties du large port de commerce. De là, on peut apercevoir les nombreux pavillons d’inspi- ration hollandaise, française, anglaise ou portugaise qui datent des siècles précédents, témoins préservés d’une ouverture vers l’Occident peu commune au Japon. Nagasaki n’est que vallées et collines, rivières et cimetières à flanc de montagne, ruelles serpentines et marchés animés, trams ancestraux et chutes d’eaux. Un dernier cap avant les îles d’Okinawa, un pont entre les cultures et les époques. Le quintet de Coltrane y a livré, le soir même, l’un de ses concerts les plus intenses.
Soixante ans plus tard, Nagasaki n’a guère changé. Reconstruite avec vitalité et surtout déplacée vers un autre centre afin de mieux préserver la mémoire sans qu’on y soit étouffé, elle est l’une des villes les plus agréables du Sud de la péninsule. C’est à Saromanian, un jazzkissa ouvert depuis les années 1970, que je retrouve la première trace du quintet coltranien : la photographie de la prière de John Coltrane au mémorial est simplement accrochée, cornée et punaisée, au-dessus d’une porte de service. L’espace est compté et la petite pièce est très dense, d’une extrême pénombre ; il faut plusieurs minutes au regard mal habitué aux lieux pour remarquer les détails qui en affirment l’identité. Le propriétaire est un ancien saxophoniste âgé de soixante-quinze ans. Ses héros se prénomment Sonny (Rollins) et John (Coltrane) ; tous deux apparaissent en flou derrière des rideaux d’épais plastique qui bordent le petit comptoir de quatre places où s’installent les clients. Les posters qui saturent l’espace sont délavés par la fumée des cigarettes du patron et la lumière décapante des rayons de lune. Le temps a effacé presque tous les traits des images ainsi affichées et la surface du papier a fusionné en parchemin avec celle du bois brut.
Lorsque je me risque à m’adresser directement au propriétaire, afin de lui poser des questions sur l’endroit, celui-ci préfère passer de l’autre côté de son comptoir, un épais album photo à la main. Il s’assied sur le tabouret qui jouxte le mien, grand sourire dessiné dans la lumière faible de sa lampe de poche. Il a noué un large foulard au-dessus de son crâne, cachant ses cheveux blancs en bataille. Il empoigne le lourd volume et se met à le feuilleter en ma compagnie. Chaque page esquisse un souvenir, et tout débute bien sûr par Coltrane à Nagasaki, première émotion jazz pour l’adolescent qu’il était, tout juste installé dans la région, m’explique-t-il dans un anglais bien maîtrisé. Ses parents, natifs du Kyūshū, avaient eu la bonne idée de déménager en Chine pour leur travail au mitan des années 1940, évitant ainsi la tragédie de la guerre. Ils étaient revenus au Japon en famille, une fois Nagasaki reconstruite. Au fil des pages de son classeur, on croise d’autres compagnons de Coltrane : Elvin Jones, le batteur du mythique quartet, accoudé au comptoir de Saromanian dans les années 1980, en compagnie de son épouse japonaise, Keiko Okuya ; Sonny Rollins, face au propriétaire, saxophone contre saxophone, en 1985 ; le pianiste Mal Waldron, génie reborn – après une overdose en début de carrière, le musicien avait tout oublié de son art, et a tout réappris différemment dans une cérémonie de mariage à Nagasaki. Tandis que les pages défilent, une jeune cliente entre dans le bar et vient se hisser sur un tabouret de l’autre côté du propriétaire, et nous passons la nuit tous les trois sans mot dire, égrenant la mémoire de la musique et nos imaginations.
En quittant les murs sombres de Saromanian, je vacille comme toujours vers d’autres espaces, d’autres enjeux. Ces plongées dans la mémoire comblent si puissamment ma soif de découverte que j’en ressors épuisé. Lorsque mes hôtes s’ouvrent ainsi à moi, me laissant entrer pleinement dans leur vie, leur mélancolie et leurs souvenirs, je dois écouter, absorber sans trahir, et mesurer l’expression de ma gratitude malgré les barrières du langage. Il me faut toujours, après de tels moments, m’évanouir dans d’autres vapeurs. Des endroits plus grotesques, dans le seul but de trouver un sommeil abrutissant un bruyant izakaya : ces brasseries japonaises bon marché – qui ne ferme pas de la nuit, un snack-karaoké où vieilles mères maquerelles et jeunes hôtesses joueront la comédie de l’amour pour me faire boire et me soutirer quelques billets supplémentaires, ou un riche bar à whisky réservé aux solitudes de chefs d’entreprise qui repoussent, chaque soir, l’heure de rentrer chez eux. Des sas neutres, oblitérants.
C’est pourtant parfois dans ces endroits transitionnels où mes dérives me font échouer que de nouvelles rencontres me ramènent une fois encore à mes obsessions du moment. Au contraire des jazzkissa, où je cherche à créer un lien, à déplier l’histoire intime et les destins musicaux, je ne suis dans ces bouges nocturnes que sourire béat, politesse tardive et passivité silencieuse. Aux questions, immanquables, qu’on finit par me poser dans ces lieux où seuls des habitués frayent, je ne peux servir qu’une vérité simplement exposée : celle de l’objet de mes recherches. Au fil des années et des voyages, je me suis laissé aller à bien des quêtes, et certaines ont parfois trouvé des débouchés inattendus lors de ces interactions nocturnes. Avant de me tourner vers Coltrane et sa tournée de 1966, j’ai passé plusieurs années à travailler sur les communautés intouchables japonaises (les burakumin) ou sur les codes du commerce du désir (le fuzoku), pour des livres ou des films documentaires. Des tabous sociétaux pour le quidam japonais, mais qui concernent en réalité tout le monde. La nuit, parfois, m’a ouvert des pistes inespérées.

Une prière pour John Coltrane, Jérome Schmidt, Les Éditions Noir sur blanc, collection Notabilia, 2026.

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