Vendredi 30 janvier 2026
On ne verra pas les fleurs le long de la route, d’Éric Pessan
En lisant en écrivant : lectures versatiles #150

Un couple roule de nuit dans un paysage ravagé par les incendies, sans certitude d’arriver quelque part. Dans un monde où écrire et lire deviennent suspects, l’amour et la poésie restent des gestes de résistance fragiles mais essentiels. Le roman, parsemé d’un millier de fragments de livres inséré à l’intérieur des pages, à la manière du roman-collage de Yak Rivais, Les Demoiselles d’A. ou du centon Les mille et une phrases, d’Éric Simon, mêle errance et réflexion sur la catastrophe écologique et l’effondrement culturel. Une forme de révolte créative face à l’effacement programmé. Une mémoire de secours, une bibliothèque secrète protégée des menaces extérieures qui rappelle « tout ce que la littérature peut nous offrir. Tout ce qu’elle mettait en partage. Les communautés d’affinités qu’elle engendrait. »

On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan, Éditions Aux forges de Vulcain, 2026.


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Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
Le mieux, c’est de tout garder dans sa cervelle où personne n’ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d’extraits d’histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ... 373.
L’idée est belle, très romanesque, mais je n’ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c’est la grande différence avec notre époque ; le plus suffoquant 374. c’est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu’en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu’autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l’homme est ainsi 375. Pas une dictature, non. La crise climatique est un révélateur d’absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d’imaginer apprendre à mourir qu’apprendre à se battre. 376. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel bien plus confus et contradictoire. Nous sommes des pétards et nous n’attendons qu’une allumette. 377. Et — pour en revenir à Bradbury — la fin de sa fiction ne m’a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité. 378. Nous avons besoin d’écrits. Les années s’assemblent en siècles et pendant ce temps, ici, 379. nous devons écrire.
Pour ma part, je n’ai rien trouvé de mieux que tenir journal du quotidien et de puiser au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d’art, d’ordre, de mémoire, de jugement. 380.
Je connais la chanson : Se méfier des penseurs dont l’esprit ne fonctionne qu’à partir d’une citation. 381. Je m’en fous un peu, je n’ai plus assez d’énergie pour être théorique, j’agis. Je ne tiens à résoudre qu’assez peu d’énigmes. 382. Je m’en tiens à mes émotions et mon sens de l’observation, 383.ma colère aussi, pour le reste il faut toujours faire confiance au génie créatif. 384.

Nous sommes pour quelques jours en banlieue d’une ville, il a tellement plu qu’il n’y a plus de berges d’un côté ou de l’autre du fleuve, quelques canards piquent du bec, 385. la lumière de ce début d’après-midi étincelait comme un banc de poissons rouges pris dans les mailles d’un filet bleu. 386. Nous avons trouvé une maison, un peu à l’écart d’une zone industrielle, inoccupée, les propriétaires sont encore en vacances, le privilège des retraités, la porte d’entrée était restée ouverte, 387. l’eau, l’électricité et le gaz fonctionnent, le courrier s’entasse dans la boîte aux lettres, pas de chiens ni de chat qu’un voisin viendrait nourrir. Le couple qui vit ici dont les photos partout s’étalent a même eu la prévenance de noter sur un calendrier mural le jour de leur retour des Canaries. Squatter et taper dans le frigo d’usagers de vols low-cost tranquillise tout à fait mes éventuels remords. La maison est confortable et - cerise sur le gâteau - une grande bibliothèque est à notre disposition.
Tu veux écrire des poèmes, on pourrait aller dehors au soleil, tu sais, 388. mais je te laisse seule. Je me retrouve à errer dans la ville comme un zombie, 389. autour de moi des hommes et des femmes tiennent par la main de petits corps instables, 390. j’évite les parcs, toute une marmaille mal mouchée, débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de piaulements, de rires et de pleurs. 391. C’est mercredi après-midi, la pluie a cessé, les familles sont de sortie.

Ma famille n’était ni belle, ni laide, simplement liée à un seuil, une frontière. 392. Mes parents n’ont jamais bougé, jamais déménagé, jamais changé d’emplois. L’idéal pour mon père était que rien jamais ne change jusqu’à la retraite tant attendue, depuis il pouvait veiller sur son monde. Sa place sur la terrasse. Sa chaise grise en plastique. Son cendrier. Le ciel. La porte. 393. Ils vivent dans un quartier pauvre, surpeuplé, à la périphérie de la ville dont je ne vois pas la beauté. 394. Ma mère et lui n’ont jamais compris pourquoi je m’étais inscrit aux Beaux-Arts, j’étais un élève sérieux, appliqué, j’obtenais de bons résultats scolaires, ils m’auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu’il faudrait le laisser suivre la science pour laquelle il montre le plus d’inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu’agréable, elle n’est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent. 395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n’étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que lire n’est pas une vertu, mais bien lire est un art. 396. Ils ne m’ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n’a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, je n’ai guère d’illusion à ce sujet, 397. il n’a rien dit parce qu’agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu’il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l’inquiétude que lui causait mon état 398, j’étais exalté, je voulais d’un art qui mêle beauté et révolution.
Je le veux toujours, il me semble. 399. Mais rien, jamais n’abolit notre enfance. 400.

Chaque ville est un espace inépuisable, un labyrinthe de pas infinis. 401. Le monde tout entier est devenu une scène animée, affairée, indifférente. 402. Je progresse, à la recherche d’une action à mener, je traverse une déprimante zone industrielle, pénètre dans une cité ; le plan d’urbanisme est quelque chose de triste qui accroît le néant, humilie la lumière et endurcit les cœurs 403. Les villes sont pareilles à ces châteaux du Moyen Âge que les seigneurs abandonnaient quand ils les avaient assez souillées du fumier de leurs tripes. 404. Partout le béton est couvert de tags colorés ne comportant jamais l’offrande d’une phrase ou d’un mot. Je tente de trouver de l’intérêt et même de la beauté aux fissures dans les murs. 405. Enfin, à l’angle d’une rue, je découvre un graffiti, écrit à la bombe jaune, Va-t’en enculer la Lune, 406. je pourrais presque pleurer de joie à la lecture de cette grossièreté ; au moins quelqu’un a pris la peine de tracer des lettres, d’écrire sans fautes, en respectant la typographie, ce qui est de plus en plus rare. Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilhã au Portugal, à côté de milliers d’autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d’énergie qu’une ville de 100 000 habitants. 407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique.
Une jeune femme en trench-coat avec des tennis à lacets miteuses, 408. tourne une vidéo pour alimenter son réseau social, elle n’a soigné l’apparence que de ce qui sera à l’image. Des gens la suivent, elle est peut-être connue, l’une de ces célébrités éphémères produites par internet. Je me mets à marcher à quelques mètres derrière le groupe, 409. je n’arrive pas à entendre ce qu’elle dit. Le spectacle est l’autre face de l’argent. 410. L’attroupement grandit autour pause entre deux prises. Soudain, j’ai une idée, les d’elle, les gens applaudissent lorsqu’elle fait une pluies de ces derniers jours ont entièrement dénudé les arbres : les feuilles desséchées par la canicule étaient déjà mortes, ce début septembre ressemble à un mois de décembre. Les trottoirs et les allées du quartier sont recouverts de feuilles qui sont lentement en train de se muer en terre. 411. Elles forment une épaisse couche glissante, 412. les services municipaux n’ont pas encore eu le temps de les faire disparaître. J’en ramasse une pleine brassée, les fibres sont gluantes, gorgées d’eau et de boue, une grande place s’ouvre sur ma droite ; la mort de ces feuilles est une pièce à change que je veux porter au dossier de l’accusation. À l’aide des feuilles, je forme un grand T au sol, des gens se retournent, m’observent ; au-dessus de nos têtes, les branches nues se transformaient en ombres effilées. 413. Je ramasse de grandes brassées, l’eau dégouline, la boue macule mes vêtements, je ne m’arrête pas, E, puis R et R encore et E, la jeune femme s’est approchée, elle pointe son téléphone vers moi, il se passe quelque chose, elle ne veut pas passer à côté. Je m’approche, je suis debout à côté d’elle, elle ne bouge plus, elle semble si calme et si tranquille, 414. elle filme. Les biens de la terre sont communs à tous les hommes, 415. je dis, chacun y a un droit égal 416. Et je reprends mon action, quelques personnes déjà m’aident à recueillir des feuilles. Sous la première ligne, je trace un grand S, un A, une dizaine de jeunes gens m’assistent dorénavant, j’entends des badauds tenter d’épeler ce que j’écris, ils ont du mal, s’entraident, deux femmes plus âgées - des femmes de mon âge, en vérité - placées au premier rang des spectateurs, 417. expliquent à des enfants ce que je suis en train d’écrire, je vois des visages s’illuminer, certains éclatent de rire en découvrant qu’ils sont encore capables de lire. Je place un accent aigu sur le dernier E et j’ai fini, mission accomplie, tout s’est bien passé. 418. La jeune femme n’a pas arrêté de filmer, j’ignore si elle est en direct, une bonne trentaine de personnes sont occupées à lire des mots écrits au sol. TERRE SACCAGÉE. Le message via les réseaux sociaux touchera d’autres personnes. Chacun de nous a ses petites vanités ridicules. C’est là le propre de la nature humaine. 419. Je n’ai pas perdu mon temps même si je ne suis pas certain qu’une telle approche suffise à transmettre à tout le monde ma perception de la dignité. 420. Fin du happening, je m’éloigne lentement, reprends le chemin qui mène jusqu’à toi. Toutes les raisons de faire une révolution sont là. Il n’en manque aucune. 421. Toutes les raisons sont réunies, mais ce ne sont pas les raisons qui font les révolutions, ce sont les corps. 422. Incorrigible, je ne peux m’empêcher de rêver à ce que l’on finisse par massacrer l’ultralibéralisme et le capitalisme meurtrier, afin d’utiliser leurs cadavres comme engrais pour les plantes. 423.

373. Ray Bradbury, op. cit., p.176
374. David Christoffel, Littéralicismes, L’Attente, p.38
375. Arkadi et Boris Strougatski, op. cit., p.142
376. Andreas Malm, op. cit., p.169-170
377. Carrie Snyder, Invisible sous la lumière, trad. Karine Lalechère, Gallimard, p.190
378. Andrei Tarkovski, Le temps scellé, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Philippe Rey, p.68
379. Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges, trad. Éric Boury, Gallimard, p.164
380. Richard Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Gisèle Venet, Folio, Gallimard, p.66
381. Emil Cioran, « Aveux et anathèmes », in Œuvres, Quarto, Gallimard, p.1703
382. Patrick Cloux, Trois ruches bleues, La Fosse aux ours, p.13
383. Franck Herbert, L’empereur-dieu de Dune, trad. Guy Abadia, Presses Pocket, p.221
384. Franck Herbert, Ibid., p.326
385. Marie Cosnay, Cordelia la guerre, L’Ogre, p.171
386. Stephen King, Shining, trad. Joan Bernard, J’ai lu, p.89
387. Guillaume Apollinaire, Les onze mille verges, J’ai lu, p.29
388. Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, trad. Stephen Spriel
389. Lucie Rico, GPS, POL, p.47
390. Frédérique Cosnier, Pacemaker, Le Rouergue, p.28
391. Émile Zola, L’Assommoir, Presses Pocket, p.22
392. Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, L’Attente, p.89
393. Thomas Vinau, La part des nuages, Alma, p.12
394. Leïla Sebbar, Je ne parle pas la langue de mon père, Julliard, p.80
395. Miguel de Cervantes, Don Quichotte, tome II, trad. Jean-Raymond Fanlo, Le Livre de Poche, p.155
396. Edith Wharton, Le vice de la lecture, trad. Shaïne Cassim, Les éditions du Sonneur, p.13
397. Arthur Adamov, La parodie, Folio Théâtre, Gallimard, p.89
398. Florence Seyvos, Une bête aux aguets, L’Olivier, p.51
399. Isaac Asimov, Les robots, trad. Pierre Billon, J’ai lu, p.260
400. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, p.51
401. Paul Auster, Trilogie New-yorkaise, trad. Pierre Furlan, Babel, p.16
402. François Bon, Tumulte, Fayard, p.339
403. Lydie Salvayre, Passage à l’ennemie, Éditions du Seuil, p.16
404. Régis Jauffret, Microfictions, Folio, Gallimard, p.549
405. Philippe Rahmy, Pardon pour l’Amérique, La Table ronde, p.147
406. Kurt Vonnegut, Abattoir 5, trad. Lucienne Lotringer, J’ai lu, p.214
407. Eric Arlix, Golden Hello, Jou, p.21
408. Nina Allan, La fracture, trad. Bernard Sigaud, Tristram, P.103
409. Niviaq Korneliussen, La vallée des fleurs, trad. Inès Jorgensen, La Peuplade, p.83
410. Guy Debord, La société du spectacle, Folio, p.44
411. Angela Carter, La compagnie des loups, trad. Christine Jordis, Points, p.162
412. Arto Paasilinna, Prisonniers du paradis, trad. Antoine Chalvin, Folio, Gallimard, p.95
413. Justin Torres, Vie animale, trad. Laetitia Devaux, L’Olivier, p.96
414. Emmanuel Darley, Un des malheurs, Verdier, p.166
415 Voltaire, Candide, Le Livre de Poche, p.43]], je dis, chacun y a un droit égal
416. Voltaire, Ibid.
417. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Le Livre de poche, p.25
418 Karin Serres, Monde sans oiseaux, Stock, p.48
419. Virginia Woolf, Une chambre à soi, trad. Clara Malraux, 10/18
420. Kenzaburô Ôé, Notes de Hiroshima, trad. Dominique Palmé, Arcades Gallimard, p.132
421. Comité invisible, Maintenant, La Fabrique, p.7
422. Comité invisible, Ibid.
423. Natsume Sôseki, Oreiller d’herbes, trad. René de Ceccatty et Ryoji Nakamura, Rivages poche, p.122

On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan, Éditions Aux forges de Vulcain, 2026.

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