Vendredi 17 juillet 2026
Chiens, de Julien Viteau
En lisant en écrivant : lectures versatiles #162

En 1985, Julien, adolescent précoce, tente de survivre à une famille dysfonctionnelle et passe l’été au Touquet où il travaille dans une librairie. Entre les bunkers de la plage et les néons du Midnight, il s’éveille au désir, guidé par deux boussoles mythologiques : Argos le Grec, chien du mythe et de l’errance, et Keleb le Juif, gardien de l’érudition. Julien cherche à désapprendre le monde plutôt qu’à le conquérir. Ce troublant récit d’initiation a une forme inédite. Certains mots, mis en relief, en gras, suspendent le temps du récit. Ces boussoles émotionnelles fragmentent le texte, leurs fulgurances renforcent la singularité du regard du narrateur sur son propre parcours. Une enquête métaphysique sur le temps, l’identité et le langage.

Chiens, Julien Viteau, Verdier, 2026.


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Je rencontrai Sébastien au lever du soleil sur un banc. J’y avais passé la nuit après avoir perdu les clés de la librairie. Il courait à l’aube. Il s’arrêta près de moi puis engagea la conversation. Quelques minutes plus tard, nous étions dans le blockhaus, une chose imprévue mais qui ne m’étonna pas. Nous avons passé une semaine à courir ensemble chaque matin. Parfois, il me lançait des défis en accélérant. Ses mollets étaient faits pour la course. Sa nuque rase devant moi était le symbole de la plus grande solitude. Allongés sur le sable, après avoir repris notre souffle, nous parlions sans nous arrêter. Je le sentais tiraillé par des sentiments contradictoires mais je ne l’interrogeais pas. Pour la première fois, avec nos shorts et nos Adidas à bandes noir et blanc, il me semblait que deux garçons pouvaient être une addition. Nous rentrions assez lentement par la plage. Il tenait ma main puis la lâchait subitement quand nous croisions un promeneur. Une déclaration : « Je commence à tomber amoureux. » Un après-midi, Sébastien entra dans la librairie avec un enfant dans une poussette. Devant le tourniquet de cartes postales, une femme l’attendait avec un chien. Elle parlait à une amie. Sébastien parut effrayé de cette rencontre mais je le rassurai par un regard calme. Alors que je me baissais pour prendre un album de coloriage, il passa doucement sa main dans mon dos. Ce geste révélait les arrière-pays où il vivait. C’était mieux dire « je t’aime ». Le lendemain, une explication vint que je n’exigeai pas. Une paternité à vingt ans avec une fille connue au lycée. Un enfant qu’il peinait à aimer. Il y eut un choix à faire. Au blockhaus, mon corps prit le goût salé de ses larmes. En le quittant devant le club Mickey, j’étais peut-être le nom propre d’un dilemme. Mais, je pensais au dos d’Elvire et à cette manière adéquate de lui dire « je t’aime ».

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Au Touquet, la nuit, je voyais la mer à bonne distance du blockhaus. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Secours populaire : Saint-Valery-en-Caux, douze et treize ans. Les plus jeunes portaient leurs brassards dès le parking. Ils s’agitaient comme des canetons pendant le trajet et donnaient un léger tournis. Sur les vitres du car : « Chaque enfant a droit à des vacances. » Aux péages, on nous dévisageait avec curiosité mais sans envie. Je préparais cette journée longtemps à l’avance. J’empruntais un roman à la bibliothèque. Il fallait qu’il soit suffisamment court mais assez long quand même. 1982 : Franny et Zooey. 1983 : Narcisse et Goldmund. Les portes du car ouvertes, je m’éloignais rapidement du groupe. Je cachais cette casquette qui nous identifiait à la pauvreté. Un bénévole plantait un drapeau comme repère sur la plage. La position : occuper l’espace d’une serviette de toilette rose (pas de drap de bain). Souvent, je m’asseyais à côté d’une famille. Une fois, un garçon m’avait proposé de jouer au badminton avec lui. Ses jambes étaient plus poilues que les miennes. Rendez-vous fut pris pour une revanche, le lendemain, même lieu, même heure. Le car repartait à dix-sept heures. À la rentrée (il y avait aussi ces autocollants : « Chaque enfant a droit à des souvenirs », je m’en souviens), j’écrivais sur mes lectures. À la librairie, je vendais des livres grâce à des rédactions de cinquième et de quatrième. J’aurais pu revendiquer un droit à l’oubli plutôt que ce droit aux souvenirs (avec tout le bien qu’on nous voulait). Pour cette raison, et quelques autres encore, le phénomène faisait du neuf avec du vieux. Il recyclait le plus souvent et ne se pensait pas vraiment créatif dans ces rédactions.

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La popularité : le mot de passe de la bouteille de François au bar du Midnight, le regard de Cédric quand il lançait certains morceaux, l’amitié des videurs. Une popularité : ma séduction au blockhaus, la cigarette pour entrer en matière. Dans ma poche, elle était prête comme un appât. La blondeur d’un corps souple et désirable. Ma popularité : cette femme à la librairie, poussant son mari du coude : « Pose-lui des questions, tu verras, c’est incroyable. » Cette autre femme, humiliant un garçon de mon âge qui n’aimait pas les livres. Cet appel téléphonique de Paris pour un conseil de lecture. Le peuple de ces popularités : je ne méprisais, ni ne flattais personne. J’étais le sujet d’une chose qui me dépassait. La popularité était du même métal qu’une hostilité qui n’était pas moins grande. La haine : ceux qui n’étaient pas sur la liste d’Elvire, ce garçon qui n’aimait pas les livres. Une haine : François ignorant que j’élevais deux chiens dans mon for intérieur. Ma fratrie reprise à chaque erreur de conjugaison. Ma haine : Jacky, phares allumés devant la librairie, qui pensait valoir autant qu’un autre.

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14 juillet : la main d’Elvire pour la première fois dans la mienne. Plus tard, dans une bousculade, elle prononça le mot « bougnoule ». Ce mot aurait dû éteindre le désir. Pourtant, il enflamma le phénomène. Pendant deux jours, dans une fièvre missionnaire, j’écrivis contre le racisme. Dissertation : elle commençait par l’Ancien Testament. Je citais Genet et la poésie d’Aragon. Ma copie achevée, je l’offris à Elvire. Elle était venue sans Sandrine, cette fille qui voulait l’imiter et la suivait comme son ombre. D’abord intriguée, elle éclata d’un grand rire puis me rendit les feuilles qu’elle ne lut pas. Soudain, il m’apparut qu’elle aimait enfiler un bombers à l’arrière des motos de crânes rasés et que sa liberté était un individualisme. Simultanément, je compris qu’elle m’avait séduit pour cette raison précise. Les filles de droite pouvaient provoquer cela. Cette révélation me souleva le cœur. Je vis les chiens sur le trottoir, les oreilles basses. Une chose importante était restée hors de leur compréhension. Mais le soir, dans mon rêve, Elvire gagna plusieurs rangs dans une liste.

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Quand Elvire descendit l’escalier de la librairie, légèrement décoiffée, je ne compris pas immédiatement la situation. François lui emboîtait le pas et tout devint clair. Il se glissa derrière la caisse pour se donner une apparence de normalité. Il montrait une fausse nonchalance comme un joueur de tennis qui aurait remporté une victoire contre un adversaire faible mais accrocheur. Nous savions, lui et moi, qu’il n’y avait pas eu match. À sa place habituelle, Elvire me regardait sans me défier. Son regard semblait dire qu’il était inutile d’accuser l’essence d’une chose quand elle accomplit précisément ce pour quoi elle est faite. À cette heure, la librairie était pleine de monde. Je devais ne rien céder publiquement et remettre la détresse à plus tard. François prit les clés de sa voiture sous le comptoir. D’un mouvement de tête, il donna le signal du départ à Elvire. Sur le seuil de la porte, elle me fit un geste désolé de la main. Le reste de l’après-midi, je construisis une forteresse imprenable. Les murs : à tous les endroits fragiles de mon corps. Entre deux clients, je fumais une cigarette pour retrouver un souffle. Après dix-neuf heures, il fut enfin possible de se soustraire aux regards. Je montai à l’étage. Je voulais seulement dormir. La scène : les draps en boule sur mon lit. L’odeur d’Elvire et de François dans ma chambre. Le chagrin : la voix s’est perdue qui aurait pu dire cela.

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Comme ce chien mi-grec, mi-juif qui déterrait les os dans la glaise de mon corps, je m’effrayais de ce que je trouverais au fond de moi. Les noms d’Elvire avant Elvire : Père, Saloon, Secours populaire. La répétition : vieille histoire, ancienne fatigue. Une autre répétition : ne pas comprendre de ne pas comprendre. Le lendemain, François se montra plus amical. Il n’avait pas mauvaise conscience mais un code d’honneur lui commandait d’agir. Au milieu du déjeuner, il m’offrit Nathalie comme dédommagement. Elle était sur le canapé avec son peignoir et ses mules à pompons. Elle passait la journée dans cette tenue devant la télévision. Elle ne leva même pas les yeux de l’écran. « Elle pourrait t’apprendre deux ou trois choses », ajouta-t-il. Je considérai les termes du marché. Je n’étais pas certain de vouloir conclure la transaction. Bureaucratie : il devait y avoir quelque part dans l’appartement un contrat qui obligeait Nathalie. À la maison, derrière la cloison de ma chambre, j’entendais ma mère énoncer ces infractions et leurs sanctions planifiées. Son masochisme me paraissait être un formalisme, doublé d’un futurisme parce que la peine prévue venait à coup sûr. Tout cela lui donnait des bords qu’elle n’avait pas naturellement. Flaque : un nom possible pour ma mère.

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En rentrant du Midnight, j’entendis François parler de mon sexe à Nathalie : « Avoue que tu aimerais te la prendre. » Dans ce moment, elle aurait avoué n’importe quoi. Les masochistes disent toujours « je suis coupable ». Comment savoir ? La : un déterminant efficace. Quand je la montrais au blockhaus, avec sa matérialité, je constatais les effets de sa puissance. Mais, je ne pensais pas qu’elle pouvait exister autrement que sortie d’un short. Les chiens étaient pauvres en imagination. Trois-Fontaines : mon père avait promis de rembourser sa dette. Puis, il avait déclaré qu’il ne fallait pas croire toutes les promesses. Il croyait délivrer à un fils une leçon pour la vie. Au centre commercial, j’ai échangé un vieux pull-over sur un cintre contre une veste fuchsia. Je pensais mériter une rentrée scolaire avec cette veste. Quand le vendeur m’arrêta à la sortie du magasin, j’ai été étonné de ne pas être invisible comme si un désir suffisamment fort aurait eu le pouvoir de me rendre transparent. Ma mère est venue me chercher au bureau de la sécurité. Dans le bus 448, elle m’a dit : « J’aurais compris pour des baskets mais tu n’avais pas besoin de cette veste. » Plus savant, j’aurais expliqué ce qu’étaient un besoin et un désir. Elle aurait été la mieux placée pour comprendre. Elle nous en apprenait tous les jours dans ce domaine.

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Jacky stationnait chaque nuit devant la librairie. Je l’entendais démarrer quand j’allumais la lampe de ma chambre. Un soir, je l’ai senti rouler derrière moi. J’aurais pu tourner dans la rue piétonne ou me réfugier au Midnight. Je l’ai laissé arriver à mon niveau. Je suis monté dans sa voiture de prédateur avec l’idée que j’allais mourir. Son appartement était au dernier étage d’une résidence de vacances. Sur la bibliothèque, il y avait une photographie de Dalida et celle d’un homme blond qui ne souriait pas. Dalida : dispensé, enfant, de cantine quand elle passait à la télévision. Jacky a défait les boutons de ma chemise l’un après l’autre avec une minutie d’antiquaire. J’ai déroulé pour la première fois un préservatif sur mon sexe. Après quelques minutes, de manière inexplicable, il n’était plus intéressé. Rien ne pouvait être mis sur le compte du phénomène. Je n’avais pas aboyé un mot. D’un bond, il avait quitté le lit pour improviser un petit déjeuner de trois heures du matin. Sur le balcon, un bol de céréales à la main, nous avons regardé les lumières des bateaux entre le centre nautique et le club Mickey, le grand vide de la plage. Il avait son bras sur mon épaule : « Tu as une idée de l’hiver au Touquet. » Il pensait être prêt et puis finalement non. Il préférait les corps plus musclés. Il avait imaginé que l’homme sur la photographie, mort depuis huit mois, serait tombé amoureux de moi. « C’était un grand lecteur, avait-il dit, vous auriez parlé ensemble. » Sur le pas de la porte, il mit avec autorité une poignée de préservatifs dans ma poche pour éviter cette maladie dont on mourait. Cette idée de mort, elle était à sa place dans cette voiture. Elle avait seulement fait un détour.

Chiens, Julien Viteau, Verdier, 2026.

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