Vendredi 23 janvier 2026
Poétique de l’obscurité
Recours à la nuit de Virginie Gautier, aux éditions NOUS

Recours à la nuit de Virginie Gautier se déploie à la croisée du journal intime, de l’essai poétique et de l’enquête sensible. Loin de chercher à percer les secrets de l’obscurité, l’autrice s’y immerge pour en éprouver la matière, les textures et les résonances. Elle déplie l’espace nocturne pour en révéler les multiples dimensions poétiques, géographiques, mais aussi éminemment politiques. Le livre se présente ainsi comme une invitation vivifiante à se déprendre d’un monde dominé par le visible et la maîtrise pour retrouver, dans l’expérience de la nuit, une relation à la fois plus intense et plus humble au monde. Un appel à une nouvelle écologie de la perception.

Sonder la nuit

L’originalité de Recours à la nuit réside d’abord dans sa structure polyphonique, choix stratégique qui conditionne toute la démarche de l’ouvrage. En alternant les formes (journal de bord, réflexions thématiques, transcriptions de rêves et recueil de témoignages), Virginie Gautier refuse une approche unique ou réductrice de la nuit. Elle lui préfère une exploration par fragments, par touches successives, qui épouse la nature même de l’expérience nocturne. La nuit, par essence, résiste à la définition singulière et à la vision totalisante, la forme éclatée n’est donc pas un simple choix stylistique, mais une nécessité épistémologique pour demeurer fidèle à l’expérience de l’obscurité.

Le livre s’articule autour d’une colonne vertébrale constituée d’entrées de journal, datées et situées. Ces fragments ancrent l’expérience dans un réel sensible, un temps et un lieu précis. Autour de ce fil chronologique viennent se greffer des sections thématiques plus réflexives qui approfondissent les intuitions nées de l’expérience directe. Cette construction hybride permet un va-et-vient constant entre l’éprouvé et le pensé, le corps et l’esprit, tissant une trame où l’intime et l’universel dialoguent en permanence.

Fireflies, de Gregory Crewdson

De nombreuses voix externes sont convoquées pour enrichir la propre exploration de l’autrice. Elle dialogue avec des artistes (photographes, peintres) et rapporte les témoignages de celles et ceux qui vivent ou travaillent la nuit. En faisant résonner ces autres voix, Virginie Gautier montre que la nuit est un patrimoine commun, un lieu de relations multiples qui excède de loin l’expérience individuelle.

Se décentrer du regard

L’expérience sensorielle constitue le cœur de la démarche de Virginie Gautier. Pour elle, entrer dans la nuit n’est pas tant une exploration visuelle qu’un apprentissage de l’effacement du sens souverain, la vue, au profit d’une perception qui n’est plus frontale et distanciée, mais enveloppante et haptique. Il s’agit de désapprendre à voir pour apprendre à sentir autrement, en mobilisant l’ensemble du corps comme un organe perceptif.

De manière révélatrice, l’autrice consacre une section à la myopie qu’elle ne présente pas comme un handicap mais comme une méthode. Elle revendique ce défaut comme un outil pour court-circuiter la tyrannie du regard et accéder à une autre forme de connaissance, plus tactile et plus intime : « J’ai clairement fondé mon rapport à la création sur le grain de l’étoffe, et prends mon parti d’une défaillance du regard qui continue de s’accentuer. Cette myopie — que je revendique comme une modalité de la rencontre — m’ouvre à un contact sensible. » Cette myopie volontaire devient le modus operandi de son enquête. Préférer le trouble à la netteté, le tâtonnement à la certitude, pour entrer non plus en face mais dans le monde.

En l’abscence de la vue, les autres sens prennent le relais et se réorganisent. Le toucher et l’ouïe deviennent les instruments privilégiés de la perception nocturne. Le corps apprend une nouvelle grammaire du monde, comme l’illustre magnifiquement la description d’une marche en forêt les yeux fermés. On sent « l’ombre froide des troncs des arbres s’interposer devant la lumière avant la rencontre avec leurs écorces ». Le passage de la perception visuelle à une perception thermique et tactile y est saisissant : « Dans cette lenteur, dans cette absence de vue, les mains ouvrent le chemin. Elles cherchent à prévenir tout obstacle, pianotent à la recherche d’indices, de sensations. » Le corps, guidé par les mains et une ouïe affinée qui capte les « infimes grésillements » ou le « crissement doux des escargots », découvre un paysage d’une richesse insoupçonnée, accessible uniquement par ce réagencement sensoriel.

Nuit à la Villa Deroze, à La Ciotat
« Nuit d’arbres. C’est un morceau de montagne tout autour de la maison, avec pinède et végétation de garrigue sous les pieds que j’ai foulé avant la fin du jour. Un jardin s’y mêle dont on ne sait quand il commence où il s’arrête, mais qui, de lui-même, à mesure que l’ombre l’envahit, se rend tout à fait à son origine sauvage. »

La nuit comme territoire poétique et géographique

L’obscurité n’est pas un simple intervalle temporel entre deux jours, mais bien un espace à part entière, un « pays qui gagne à rester largement étranger ». Virginie Gautier cartographie ce territoire en montrant comment la nuit redessine les paysages familiers, leur confère une étrangeté, une profondeur et une matérialité nouvelles. Elle devient une géographie alternative, régie par d’autres lois que celles du monde diurne.

Les entrées de journal regorgent d’exemples de cette métamorphose. Le jardin, la forêt ou les champs, lieux connus et maîtrisés le jour, deviennent la nuit des espaces incertains et spectraux. Les repères s’effacent, les formes se dissolvent et le réel semble basculer dans une autre dimension, à la fois plus archaïque et plus vibrante : « Au jardin on voit comme des os. Des phosphorescences d’os, qui étaient des troncs, qui étaient des marches, des seuils, des encadrements de fenêtres. Chaque chose, auparavant solide, devenue blancheur sans contour, corps enflant et désenflant. Corps qui étaient des pierres, qui étaient des branches ou de simples poteries. Avec des étrangetés et des craquements qu’on ne sait reconnaître. Rien qui rassure. »

Cette perception, qui transforme les arbres en squelettes et le jardin en « négatif du réel », témoigne de la puissance de la nuit à défaire nos certitudes et à révéler l’inquiétante étrangeté du monde que l’on croyait connaître.

La Prière de Siméon, Rembrandt

Pour approfondir son exploration du territoire nocturne, Virginie Gautier convoque des artistes qui ont fait du sombre la matière de leur art. Rembrandt, en particulier, n’est pas une simple référence mais une figure tutélaire : « On dit de Rembrandt que c’est avec la nuit qu’il fait du jour ». La technique du peintre, sa manière de partir du noir, d’avancer par tâtonnements dans la matière, de préférer l’épaisseur à la lisse surface, devient le miroir de sa propre « écriture du sensible ». La « peinture d’ombres et de ténèbres » de l’artiste, qui privilégie la vibration lumineuse au contraste net, est une manière de sonder la nuit non pour l’éclaircir, mais pour en habiter la densité et y faire sourdre la lumière.

La dimension politique de l’obscurité

Le livre déploie une réflexion politique subtile sur notre rapport contemporain à la lumière et à l’obscurité. Virginie Gautier interroge la lumière artificielle non comme un simple progrès, mais comme un outil de contrôle, d’appauvrissement du sensible et d’exclusion. Habiter la nuit devient alors un acte de résistance face à une société qui vise à tout éclairer, tout surveiller et tout maîtriser.

L’autrice mène une critique acerbe de la « pollution lumineuse » et de l’éclairage public omniprésent. Dans « Rêveur de flammes », elle oppose la flamme vivante de la bougie à la lumière froide de l’ampoule. Reprenant Bachelard, elle note que le « on/off » nous prive de « l’épaisseur de l’acte », de ce geste qui nous constituait comme « les sujets du verbe allumer ». L’éclairage moderne, en nous raccordant à un « flux commun » abstrait, nous dépossède d’une relation fondamentale au monde, tandis que la bougie, elle, crée un « cercle fragile » et rend à nos maisons leurs « profondeurs secrètes ».

Face à ce constat, le livre propose un geste politique et philosophique : « dés-éclairer ». Il ne s’agit pas d’un simple retour en arrière, mais d’une proposition radicale pour réapprendre à habiter le monde, rendre l’espace aux autres vivants et retrouver une puissance perdue dans le confort et la sur-visibilité : « Ce qu’on perd, on le gagne pour trouver dans le ralentissement, dans la nuit, dans le moindre, quelque chose de plus puissant. Dés-éclairer est et n’est pas qu’une métaphore pour se rapprocher du monde. » C’est une invitation à accepter une part d’ombre et d’inconnu, à la fois en nous et hors de nous, comme condition d’une relation plus juste au vivant.

Enfin, Virginie Gautier utilise la nuit comme un véritable révélateur politique. Loin d’être un grand égalisateur, le noir amplifie les dynamiques de pouvoir qui structurent notre société. Que ce soit à travers la surveillance urbaine où « les lampadaires connectés deviennent les yeux et les oreilles d’une ville », la précarité des migrants dans les « corridors d’obscurité » ou l’expérience genrée de l’espace public, la nuit devient un test de vérité. Elle distingue violemment celui qui surveille et celui qui est surveillé, celui qui est à l’abri et celui qui est exposé, le prédateur et la proie.

La quête de la puissance dans le moindre

L’un des axes philosophiques majeurs du livre est la notion du « moindre ». Pour Virginie Gautier, se déprendre du spectaculaire, du visible et du confort n’est pas une ascèse ou un renoncement, mais une voie d’accès à une forme de puissance et de résonance plus profonde. Cette puissance se trouve dans ce qui est petit, discret, ténu, et souvent ignoré par un regard habitué à chercher l’évidence. Le « moindre » est ce qui nous relie à l’essentiel lorsque nous acceptons de ralentir et de réadapter notre perception.

L’autrice inscrit explicitement sa démarche dans la lignée du cinéaste Nicolas Philibert (La Moindre des choses) et surtout du pédagogue et penseur Fernand Deligny (Le Moindre geste). Elle partage avec eux cette « attention à ce qui ne fait pas immédiatement sens, et qui serait justement ce qui a de l’importance ». Il s’agit de valoriser le geste infime, la présence discrète, la trace à peine visible, non pour leur insignifiance mais pour la richesse de monde qu’ils contiennent et révèlent à qui sait regarder.

Nuits, série de dessins de Virginie Gautier (encre sur papier 19X26 cm)

Le texte est parsemé d’illustrations concrètes de cette attention au détail. Ce peut être le son presque inaudible d’un escargot, la texture d’une écorce rencontrée dans le noir, ou la lueur fragile d’un ver luisant. « Lampyre, si modeste soit-elle, sauve ce soir par sa présence de très petite lanterne, par sa vie minuscule, le jardin tout entier. » Dans cet éclat minuscule, c’est tout un monde qui est sauvé de l’indifférence et de l’obscurité totale. La puissance ne réside pas dans l’intensité de la lumière, mais dans le simple fait de sa présence, si infime soit-elle.

Paradoxalement, c’est en se concentrant sur le « moindre » que l’on parvient à approcher la « démesure du monde ». C’est en se faisant « tout petit », en cherchant à « s’alléger de l’omniprésence humaine », que l’on peut véritablement ressentir le vertige de l’immensité étoilée. L’attention au détail n’est pas un rétrécissement du champ de perception, mais au contraire une manière d’entrer en résonance avec l’immense sans l’hubris de le maîtriser, trouvant dans cet allègement un profond « réconfort ». Cette philosophie du « moindre » n’est pas une simple posture, mais l’aboutissement de toute la démarche de l’ouvrage : une proposition concrète pour habiter le monde autrement, en y cherchant non pas la maîtrise, mais la relation.

Virginie Gautier déploie dans son livre une écriture du décentrement, nous invitant à quitter la souveraineté du regard pour nous ouvrir à une perception plus tactile et plus humble du monde. Elle nous incite à considérer la nuit non plus comme une absence, mais comme un territoire foisonnant, un espace de résistance et le lieu d’une quête philosophique de la puissance dans le « moindre ».

La force principale du livre réside dans sa capacité à transformer une expérience intime et personnelle en une réflexion universelle sur notre rapport à la nature, au temps et à la modernité. Portée par une écriture d’une grande précision, à la fois charnelle et évocatrice, l’enquête de Virginie Gautier nous touche par sa justesse et sa profondeur. Elle ne cherche pas à imposer une vérité, mais à ouvrir des pistes, à partager des sensations et à susciter des questionnements. Plus qu’une simple exploration de la nuit, Virginie Gautier nous offre une véritable éthique de la perception. Recours à la nuit est un appel vibrant à « réadapter notre œil », à accueillir le sombre, le sauvage et l’incertain. C’est une invitation à retrouver, dans l’ombre volontairement choisie, une liberté et une intensité d’être face à un monde qui, en cherchant à tout éclairer, risque de nous laisser aveugles à l’essentiel.

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