On éprouve une étrange sensation en arrivant dans une ville inconnue, lorsque l’on sait qu’on y aimera d’un amour jamais éprouvé auparavant. Il en fut ainsi. Nous nous arrêtâmes devant un petit hôtel près de la rivière qui coule à Limoges, une chambre au papier défraîchi, aux meubles ordinaires, à cette époque de nombreux hôtels ressemblait à celui-là, il suffit d’ailleurs de regarder les films avec Jean Gabin pour s’en rendre compte, Myriam me demanda de la présenter comme ma femme, elle ne voulais pas décliner son identité, et dans cet hôtel on ne prêtait pas attention aux couples. Par la fenêtre, on voyait l’eau et les saules ; la nuit était belle, nous nous endormîmes à l’aube. Je lui demandai : qui fuis-tu, Myriam, s’il te plaît, dis-le-moi, qu’y a-t-il dans ta vie ? Mais elle posa de nouveau son doigt sur mes lèvres.
Un voyage absurde, comme je l’ai dit, nous passâmes d’abord à Rodez, puis dan les vignobles albigeois, parce que Myriam voulait contempler un paysage. Je croyais qu’il s’agissait d’un panorama, mais c’était un tableau, et nous le trouvâmes. Nous sautâmes Toulouse et allâmes à Pau où sa mère avait passé son enfance, et je pris plaisir à imaginer sa mère enfant, élève dans un collège que nous cherchâmes en vain ; je pensais pour la première fois à) l’enfance de la mère d’une femme qui était à mes côtés, ce sentiment était à la foi nouveau et étrange pour moi. Puis nous admirâmes les maisons de Pau, et sa magnifique place, les mansardes avec leurs petites fenêtres blanches suspendues aux toits d’ardoise, et j’imaginai un hiver dans cette ville, derrière une de ces fenêtres, j’aurais voulu lui dire : écoute, Myriam, plaquons tout, venons vivre ici, cet hiver, dans une ville où personne ne nous connaît, derrière une de ces fenêtres.
Rébus, nouvelle extraite de Petits malentendus sans importance, Antonio Tabucchi, 10/18.



