Depuis le début du mois, j’ai décidé de prendre régulièrement des photos de tous les livres déposés dans la boîte à livres de la rue où je vis à Paris, rue qui porte le nom d’Eugène Varlin, ouvrier relieur, membre de la Commune. La boîte est située devant les bureaux de l’AVVEJ, en face de la librairie du Canal. C’est d’ailleurs l’association de protection de l’enfance qui est à l’origine de cette boîte à livres fabriquée sur la barrière de protection de leur trottoir végétalisé. Je passe deux à quatre fois par jour devant et je photographie systématiquement les livres et les revues qui se trouvent à l’intérieur.
C’est en lisant Lire ensemble : Échanger, arpenter, cartographier, paru aux éditions Premier Parallèle en 2026, dans lequel Thibault Le Page propose dix-sept exercices conçus pour découvrir le goût de lire ensemble, que j’ai pensé à travailler sur la boîte à livres. Dans ses pistes pour initier et soutenir des temps collectifs autour du livre, il consacre en effet un des chapitres à ce thème.
« Les exercices que je rasssemble ici, écrit-il dans son introduction, mettent ainsi en jeu la circulation des livres dans notre vie quotidienne et proposent parfois des détournements de leurs usages courants. Il s’agit donc d’une tentative d’examiner le livre en tant que dispositif conçu par un auteur, publié par un éditeur, fabriqué par une chaîne éditoriale, puis acheté, lu prêté et commenté par ses lecteurs. »
Dans la plupart des boîte à livres [1], les ouvrages sont abandonnés, prennent la poussière, l’humidté les ronge peu à peu, faisant perdre le peu d’intérêt à tout passant encore un peu attiré par leur couverture, ou le souvenir d’un titre ancien qu’il n’avait plus vu depuis longtemps, un titre disparu de sa propre bibliothèque. Ici, les livres sont déposés, mais très vite le stock se renouvèle. C’est l’intérêt de passer plusieurs fois par jour devant, pour s’en rendre compte et mesurer ainsi la vitesse avec laquelle les livres s’échangent. Ce qu’ils deviennent, c’est encore difficile à dire. Vont-ils être lus ou vont-ils être vendus ?
Depuis plusieurs années, les boîtes à livres apparaissent un peu partout en France, on en dénombre plus de dix mille [2], où l’on dépose et où l’on emprunte des ouvrages mis à disposition de tous dans l’espace public. Si la plupart du temps, elles prennent la forme de maison miniature avec deux volets en verre en guise d’ouverture, ce sont de modestes armoires aux formes variées qui abritent la plupart du temps un ensemble de livres disparates. Les livres qu’on ne veut plus, qu’on ne peut pas garder chez soi par manque de place, mais dont on n’accepte pas l’idée de jeter et à qui on souhaite offrir une seconde vie.
Dans les années 2000 aux États-Unis, le bookcrossing, une initiative de la part des lecteurs qui souhaitaient partager leurs lectures, en déposant simplement un livre n’importe où, pour en faire profiter n’importe qui, a largement contribué à développer les boîtes à livres. Les prémices d’une économie circulaire vertueuse où le partage est privilégié pour donner simplement accès à un produit culturel gratuitement. Pour structurer ces initiatives dans le monde entier, le site Bookcrossing a vu le jour.
En bibliothèque, une des formes de médiation du livre, est de disposer les livres qu’on veut mettre en avant, couverture à plat sur les présentoirs des étagères ou en tête de gondole. On remarque que très souvent ces livres sont empruntés rapidement, et qu’il faut régulièrement en mettre de nouveau pour que l’étagère de présentation ne reste pas vide. Sur les tables de présentation, les personnes demandent souvent si elles peuvent emprunter les ouvrages mis à disposition, pensant qu’il s’agit d’une exposition de livres et qu’ils n’ont pas forcément le droit de les prendre, alors que c’est précisément la raison de ces présentations.
Je n’ai gardé que deux ouvrages sur l’ensemble de ceux que j’ai photographiés quotidiennement pendant le mois de juillet 2026 : Critique du jugement, de Pascal Quignard et Ostinato, de Louis-René Des Forêts.
De même la mort, chez les hommes, crée un trou imaginaire. L’âme, qui éprouve la mort comme un vide, le projette dans l’espace (trou de la tombe où on enfouit le mort, intervalle blanc dans l’espace (album, calcite, page) où on le représente). La page (le pagus vide, l’étrange pays lui-même blanc que se donne l’âme) dans les livres aussi hérite de cette trouée imaginaire.
Critique du jugement, Pascal Quignard, Galilée, 2015
Je me souviens que lorsque la bibliothèque François Villon était fermée pour cause de travaux en vue de son réaménagement, nous avions réfléchi à des dipositifs de médiation du livre. L’un d’eux qui me plaisait beaucoup, était inspiré des sélections de livres demandées à des personnes qu’on recevait, dans la forme de la bibliothèque de... : proposer dans les rayonnages de la bibliothèque, pendant un mois par exemple, une étagère de livres choisies par une personne extérieure. Une personnalité, un·e habitué, un·e libraire comme un·e bibliothécaire d’une autre bibliothèque.
Je suis persuadé que les gens qui fréquentent les bibliothèques, seraient ravis de pouvoir y déposer les ouvrages dont ils souhaitent se séparer. Ils viennent régulièrement nous le proposer d’ailleurs en nous demandant si nous prenons des livres usagés à la bibliothèque. Nous devons leur expliquer que nous n’avons pas la place de prendre ces livres et que pour s’intégrer dans notre catalogue ils doivent être en bon état et correspondre à la polique documentaire de notre établissement.
Il y a un livre qui revient régulièrement dans la boîte à livres. Une erreur judiciaire ordinaire, de Yannick Massé. Dès qu’il est enlevé, quelqu’un le rapporte le lendemain. Je suppose que l’auteur qui auto-édite son livre, et doit habiter dans le quartier, a pensé que c’était le meilleur moyen pour le diffuser auprès d’un public qu’il ne touche pas par ailleurs.
L’avantage des rêves, des contes, c’est qu’ils se passent du moi.
Comme l’enfant dans ses jeux.
Comme le lecteur dans son livre.
Critique du jugement, Pascal Quignard, Galilée, 2015
Liste des livres trouvés dans la boîte à livres en juillet 2026 :
Trouver le mort juste, Paul Rouaix - Histoire du théâtre espagnol, Charles V. Aubrun - Premières leçons de philosophe, F. Laupies - Corpus Christine, Max Monnehay - Le poète, Michal Connelly - FORTY5 Magazine - Todo es para siempre, Pedro Sevilla - Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas Jonasson - Le crime de l’Orient-Express, Agatha Christie - Poirot quitte la scène, Agatha Christie - Le meutre de Roger Ackroyd, Agatha Christie - Pratique de l’espagnol de A à Z - Le livre de la jungle (Disney) - Los Angeles river, Michal Connelly - Les neufs dragons, Michal Connelly - Chronologie universelle (7000 repères historiques et culturels) - Oranges amères, Enrico Macias - Google-Eyes, Anne Fine - Prédateurs, Maxime Chattham - L’optimisation et les contrôles de la productivité et de la rentabilté de l’enterprise, R.B. Thibert - La première fois que je suis née, Vincent Cuvellier - Logique du récit, Claude Brémond - Le sac de Couffignal, Dashiell Hammett - L’irlandaise, Cathy Cash Spellman - Organique, Giulia Enders - Tarry Flynn, Patrick Kavanagh - Tout ce qui meurt, John Connolly - Ivanhoé, Walter Scott - Réussir son orientation pour les nuls - Quelqu’un m’a dit, Carla Bruni - Ainsi parlait Zarathoustra, Friedriech Nietzsche - Jeanne d’Arc, Jules Michelet - Literature in English (Anthologie des littératures anglophones), Françoise Grellet - Mariage impossible, Anne Perry - Désert, Le Clezio - Moi : Histoires de ma vie, Katherine Hepburn - La tierra dorada, Barbara Wood - Dictionnaire mondial des films - Trois contes, Gustave Flaubert - Golden hills, Jennifer Weiner - Les films clés du cinéma, Claude Beylie - Si je mens... Françoise Giroud - Les brûlures de l’été, Jean-Pierre Leclerc - Le petit voisin, Jérôme Tonnerre - Kiffe kiffe demain, Faïza Guene - Le médecin malgré lui, Molière - Goodbye, Colombus, Philip Roth - L’ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon - The second wifes club, Jane Moore, Éternels, Alyson Noël, Ultime decision, Stuart Baird - De la part de la princesse morte, Kentze Mourad - Tendre et violente Elisabeth, Henri Troyat - Beaux mammifères, Marcel Belvianes - Tous les felins du monde, Stéphane Frattini - Spirit, l’étalon des plaines, Kelly Asbury - 25 métamorphoses d’Ovide - Chronique de la vie ordinaire, Pierre desproges - Petits spectacles, Boris Vian - Aspects de Racine, Jean Pommier - Aventures de deux russes, Wilfrid Pagart - World without end, Ken Follett - La colombe entravée (récits de prison : Argentine 1975-1979, Félix Kaufman, Carlos Scherkin - Le prochain amour, Yves Simon - Delit de fuite, Alice Valière - Vous avez le pilote ? C’est une femme ! Danielle Décuré - Pirandello : fantasmes et logique du double, Jean-Michel Gardair - Matériels et organisation des bureaux de l’entreprise, L. Wurmser et S. Lermission - L’illusion comique, Corneille - Le Cid, Corneille - Passe aux aveux ! Cabu - Blue charm, Ben Birdsall - Letizia : la reina impaciente, Leonardo Faccio - Le docteur maudit, A. Nerrit - La société post-industrielle, Alain Touraine - Bille en tête, Alexandre Jardin - Dream of orchids, Phyllis A. Whitney - Code civil, Dalloz - Code de commerce, Dalloz - Dictionnaire Larousse - Le diable s’habille en Prada, Lauren Weisberger - La République, Platon - La résistible ascension d’Arturo Ui, Bertolt Brecht - Tarawa : atoll sanglant, Vic Hubinon et J.-M Charlier - Code général de la fonction publique - Treize jours avant minuit, Patrick Carman - Star wars : l’empire contre-attaque, Irvin Kershner - Lettre sur la tolérance, Locke - Politique et société en Grèce ancienne, Claude Mossé - Munich, Bavière et Forêt Noire, Lonely Planet - La part des choses, Benoite Groult - Sinouhé l’égyptien, Mika Waltari - Esprit d’hiver, Laura Kasischke - How I met your mother (saison 9), Carter Bays et Craig Thomas - Feuillets d’Hypnos, René Char - Les souffrances du jeune Werther, Goethe - Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby Jr - Pars vite et reviens tard, Fred Vargas - Join me, Danny Wallace - Quand nos ancêtres partaient pour l’aventure, Jean-Louis Beaucarnot - Homecoming, Berhard Schlink - Le médecin de Cordoue, Herbert Le Porrier - La Bhagavad Gita telle qu’elle est - L’essentiel des finances publiques - Le socialisme pour la France, Parti Communiste Français - Dix septième congrès du parti communiste français, Roger Garaudy - Critique du jugement, Pascal Quignard - Ostinato, Louis-René des Forêts.
L’enquête menée sur les boîtes à livres par le sociologue Claude Poissenot, spécialiste de la lecture à l’initiative de Jean-Philippe Clément et avec le relais de la communauté des boîtes à livres de Recyclivre dont il détaille les résultats dans son article Qui sont les publics des boîtes à livres ? est très intéressante. Les boîtes à livres sont surtout fréquentées par des femmes, principalement âgées de 35 à 64 ans et diplômées de l’enseignement supérieur. Les jeunes qui les utilisent sont assez peu nombreux. La plupart des utilisateurs prennent et déposent des ouvrages. Ils recherchent à la fois une lecture personnelle et une forme de partage. Les boîtes sont appréciées pour leur accès libre, simple et sans contrainte. Elles attirent surtout des lecteurs déjà familiers du livre, mais permettent aussi à certains publics éloignés des bibliothèques et des librairies d’accéder gratuitement à la lecture.
Le contenu de la boîte, le nombre d’ouvrages laissés et leur taux de rotation tout à fait exceptionnel (je ne suis pas sûr que la plupart des boîtes en France soient aussi populaires, cela tient au quartier, à la fréquentation de la rue et aux ouvrages déposés qui ne sont que très rarement les vieux livres qu’on a tendance à trouver dans ces boîtes). La majeure partie des documents sont des livres. Beaucoup de livres en français mais également des livres en anglais, en espagnol, en russe. De très nombreux romans, quelques classiques et des essais. Au milieu des livres, des revues, quelques DVD parfois, un ou deux CD. Certaines personnes profitent de la fréquentation du lieu et de cet esprit de partage qui l’entoure pour y laisser des chaussures, des vêtements et même une guitare !
Roi des prairies en col marin et sandales, à califourchon sur la crête du mur potager, les bras en corbeille autour du livre ouvert entre les cuisses, à rêver de féroces histoires, de larges exploits et d’aventures dans la pampa, si retiré dans sa lecture et dominé par elle qu’il sent le vent d’ouest lui traverser la bouche et ses reins se soulever comme d’une monture au galop.
Ostinato, Louis-René des Forêts, Mercure de France, 1997
[1] Boîte à livres qu’on nomme aussi abri-livres, microbibliothèque, boîte à lire, cabane à livres, croque-livres™, bibliothèque participative, bibliothèque libre-service, ou bibliothèque de rue.
[2] D’après le recensement de l’entreprise Recyclivres, on dénombrait près de 2 000 boîtes à la fin 2017, elles sont désormais près de 10 000 en France.






