Dimanche 1er novembre 2026
Journal du regard : Octobre 2026
Au lieu de se souvenir (Semaine 40 à 44)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions

C’est la sixième fois que je me rends au Japon, pour accompagner Caroline qui y vient pour son travail. Il a fallu préparer le voyage en amont, réserver les hôtels, les transports, préparer le parcours, les villes où séjourner, imaginer les paysages traversés, les villes, les jardins, les temples, les rivières, les forêts, les cimetières. Nous atterrissons à Tokyo, partons très vite à Kanazawa, au bord des Alpes japonaises et de la mer du Japon. De là, nous traversons le pays pour rejoindre Takamatsu, au nord de l’île de Shikoku, avant de rallier Kochi au sud, et passer ainsi de la mer Intérieure à l’océan Pacifique. Avant de revenir vers Tokyo, après quatre jours passés à Osaka. Sur place d’une certaine manière, que fait-on d’autre que vérifier ce qu’on avait en tête et tenter de s’en éloigner un peu, de lâcher prise, partir à la découverte, hors des sentiers battus, se perdre pour mieux se retrouver ?

Une trace de pas sur le sable effacée par la marée. Une photographie dont les couleurs ont pâli, un carnet retrouvé après des années, un trèfle séché entre les pages d’un livre. Une tasse ébréchée qu’on refuse de jeter, un jouet oublié au fond d’un placard. Une boutique remplacée par une agence immobilière, un immeuble construit sur un terrain vague, une fenêtre murée dans une façade. Le bruit d’un train qui s’éloigne dans la nuit, des pas dans un escalier, puis le silence. Le goût d’un fruit mangé pendant l’enfance, une odeur familière qu’on ne parvient pas à retenir. Un inconnu croisé quelques secondes, un voyageur dont on ne reverra jamais le visage, un ami dont les messages se font rares. Le visage d’un parent qui apparaît en reflet dans le miroir. Une lumière aperçue derrière une fenêtre qui s’éteint soudain. La sensation d’une main qui lâche la vôtre. Se souvenir d’une journée entière à partir d’un détail insignifiant. Une personne qui s’éloigne dans la foule. Être ému par une scène dont on sait qu’elle se répète chaque jour pour des milliers d’inconnus. Et cette impression que l’instant que l’on vit est déjà en train de devenir un souvenir.

Dans le film Sans soleil de Chris Marker, le personnage de cameraman fictif, Sandor Krasna, dans ses voyages et les images des sociétés qu’il filme, saisit non pas leurs difficultés à s’en sortir, mais plutôt leur façon de vivre et d’exister au-delà de ce qui peut leur coûter la vie : « Moi, dit-il malicieusement, ce que je veux vous montrer, ce sont les fêtes de quartier. » Dans le village de Mure à Takamatsu, nous visitons le dernier atelier de l’artiste et créateur nippo-américain Isamu Noguchi reconverti en musée. Le travail d’une vie transparaît à travers une centaine de ses sculptures. Son œuvre est d’une grande variété. Créateur de décors de théâtre, de meubles, de luminaires, il a conçu des intérieurs et aménagé des espaces et des jardins publics. La visite guidée se termine par une présentation de sa création la plus connue, ses fameuses lampes de papier et bambou Akari qui éclairent tant d’intérieurs. En les observant bien, je retrouve dans chacune d’elles la main de celui qui les a créées, aucune n’est semblable. Les tiges de bambou qui constituent leur ossature et déterminent ensuite les contours de la lampe ne sont jamais droites, uniformes. Akari est le terme japonais utilisé pour exprimer la clarté ou la lumière, tout en suggérant aussi une idée de légèreté. « La magie du papier, disait Isamu Noguchi, retransforme l’électricité froide en la lumière originelle (le soleil) afin que sa chaleur puisse continuer à remplir nos chambres la nuit. »

Le jardin botanique Makino est situé sur les hauteurs de Kochi. Ouvert en 1958, il rend hommage à Tomitaro Makino, considéré comme le père de la botanique japonaise. Huit hectares, plus de 3 000 espèces de plantes. Un paysage qui change au fil des saisons. Les allées suivent les pentes naturelles du terrain. Elles traversent des jardins de plantes sauvages, des espaces fleuris et une serre tropicale. Des bâtiments modernes de bois, de verre et de béton accueillent des expositions consacrées aux plantes et aux recherches du botaniste. À proximité, le temple Chikurin-ji. Une partie de ses anciens terrains a été intégrée au jardin botanique. Les deux lieux se prolongent naturellement malgré la route qui les sépare. Après la promenade dans la vallée à travers les collections végétales, on rejoint les bâtiments anciens du temple en suivant les chemins de pierre, les sols recouverts de mousse, le gigantesque escalier, dans une pénombre calme et verdoyante.

Dans la rue comme dans les transports en commun, je suis surpris par la capacité qu’ont les Japonais à s’endormir si facilement, parfois dans d’inconfortables positions. Chaque pause peut être l’occasion d’une récupération. Ce père avec son jeune fils, assis à l’avant du vélo, l’enfant dort profondément. Sa tête renversée en avant, elle tombe littéralement dans le panier à l’avant du vélo. On la dirait détachée de son corps. Dans le métro, la jeune femme se tient debout sans l’aide de ses mains. Au milieu de la foule, elle ferme les yeux. Je me demande si elle dort. Ils sont en couple, assis dans le Shinkansen qui file vers Osaka. Elle s’endort très rapidement, la tête contre la vitre. Elle ouvre la bouche, à un point surprenant. Son compagnon se penche régulièrement au-dessus d’elle. On dirait qu’il surveille sa respiration comme s’il avait peur qu’elle s’étouffe. Quelques jours plus tard, nous évoquons la clim trop forte dans nos chambres à l’hôtel. Caroline dit à Céline et Thelma que nous ouvrons les fenêtres le matin pour aérer la pièce. Cette dernière évoque alors l’odeur du sommeil.

Cette plage à une heure de Tokyo n’est pas aussi belle que celle de Katsurahama, mais elle est immense. Hors saison, les touristes s’arrêtent dans le centre-ville de la station balnéaire de Kamakura, visitent ses temples Zen, son grand Bouddha. Depuis la plage voisine, le Mont Fuji apparaît tel un nuage à l’horizon.

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