Lundi 1er juin 2026
Journal du regard : Mai 2026
Au lieu de se souvenir (Semaine 18 à 22)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions

À chaque excursion, il y a ce qu’on imagine pouvoir faire, le parcours qu’on prépare en amont. Ce qu’on anticipe et ce qu’on improvise sur place. À Crécy-la-Chapelle, nous longeons les quais de la Venise briarde, avant de rejoindre le chemin de halage le long de la rivière que j’avais repéré sur la carte. Sur le chemin, nous croisons des marcheurs qui nous conseillent un itinéraire que nous n’avions pas envisagé d’emprunter. Nous traversons des champs, montons sur la colline qui surplombe le village. En préparant notre promenade, j’avais lu qu’il y avait de ce côté-là un ancien cimetière protestant à l’ombre des bois. Cependant, je ne pensais pas que nous irions jusque-là car cela me semblait considérablement rallonger la distance de notre parcours. Au moment de passer à la hauteur du cimetière, nous ne comprenons pas la direction indiquée par le panneau pour nous y rendre et passons à côté. Je suis un peu dépité, mais difficile de revenir sur nos pas, puisque nous descendons à travers la forêt et que nous sommes déjà à proximité du village en contrebas. Ironie du sort, c’est au cimetière que nous finissons notre périple.

Un thomasson est un objet urbain inutile, préservé dans le cadre d’un bâtiment ou de son environnement. Quatre colonnes en fonte soutenaient le viaduc de la ligne 2 avant la création des voies routières. Ces colonnes creuses, décalées vers la rotonde, servent désormais de gaines de ventilation à l’usine souterraine d’eau non potable de La Villette.

La démarche de Caroline pour inscrire la mémoire de son grand-oncle Antoine Poletti, résistant pendant la guerre et mort en déportation, dans le quartier où il a vécu avec toute sa famille, rue Corbera, dans le 12ᵉ arrondissement, tout proche du quartier de mes parents, et de la famille de ma mère, rue Beccaria, me touche. Ce qu’elle écrit sur lui va se prolonger sur une plaque commémorative, apposée prochainement sur la façade de l’immeuble. Je traverse pour ma part ces lieux hantés par mes parents sans aucune nostalgie. Les seules traces qui m’émeuvent et me touchent sont celles des marques de ballons des enfants qui recouvrent le mur blanc de la Petite Mairie du marché d’Aligre.

La plupart du temps, je ne suis pas seul quand je filme, j’enregistre ce que je vois à la volée, dans un temps réduit, un empressement constant sur le cours des choses. Quelque chose attire mon attention, je m’arrête pour filmer. On ne m’attend pas, c’est une habitude. Je les rejoins après en pressant le pas. Cela ne me gêne pas, mais je dois à chaque fois rattraper le temps perdu pour ne pas me laisser distancer. Les conversations qui s’étaient engagées sont interrompues, elles ont changé de sujet ou de direction, j’en entends que des bribes. Je les suis en pointillé. Je dois agir vite et dilater le temps. Je ne sais pas si ce que je vis est vrai ou si je suis embarqué dans le rêve de quelqu’un d’autre. Une réalité alternative. Un univers parallèle. Ce que je perçois de ce qui m’entoure, et pas seulement avec les personnes qui m’accompagnent, avec qui je partage l’espace, paraît détaché de l’ensemble du paysage, comme si je n’en saisissais qu’un fragment, un seul versant, laissant l’autre dans l’ombre, sur le côté. C’est comme une machination. Qu’est-ce que c’est qu’être séparé de quelque chose qu’on n’a jamais eu ? De regarder ce qu’on ne voit pas vraiment, qui nous échappe ? Une énorme absence mêlée à la certitude d’une grande présence possible crée une impression singulière. Je réfléchis à tout cela en remontant vers la maison, après avoir mangé en famille dans un restaurant du 12ᵉ. Nous rentrons à pied, en longeant le canal Saint-Martin. Dans l’effervescence de cette chaude journée, les quais sont bondés d’une foule de Parisiens et de touristes, jeunes gens buvant et fumant, riant et parlant fort, assis, debout, dans le désordre de la nuit. Comment aurais-je pu imaginer qu’une bagarre entre hooligans en marge de la finale de la coupe de France de football aurait lieu quelques heures plus tard, même si, peinant à remonter le quai, à cause de la foule, j’ai ressenti quelque chose d’électrique dans l’air qui m’a profondément troublé, mis mal à l’aise, comme il arrive parfois qu’on pressente ce qui va se passer mais qu’on ne le comprenne qu’après coup ?

Invités à manger chez mes parents, avec Caroline et Nina, nous descendons à la gare de Boussy-Saint-Antoine, pour rejoindre Combs-la-Ville à travers champs et bords de l’Yerres. C’est un voyage dans le temps. Je retrouve des lieux de promenades de mon enfance, quand nous habitions Boussy, où nous descendions avec mon oncle et ma tante jusqu’à Jarcy. Sur le chemin, je retrouve des maisons et des jardins où j’ai été invité lorsque j’étais enfant, chez des camarades de classe. Je ne me souviens de rien mais tout me revient. Les lieux de mon enfance se résument trop souvent aux vacances estivales passées chez mes grands-parents dans le Berry. Mais ces paysages traversés aujourd’hui m’y ramènent par un détour que seule la mémoire sait faire jouer en nous.

Nos pas s’impriment dans la terre encore humide des sous-bois, écriture illisible, les reflets des flaques s’évaporent dans la touffeur du jour, la lumière à leur surface, artificielle comme les étangs de la forêt, mirages de fraîcheur.

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