Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.
« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».
Jorge Luis Borges, Fictions
La nostalgie est un secret. L’éphémère dissipe nos chemins au connaître et sa faille rédime l’autre. Le sens est éphémère. Chaque chose est comme au bord d’un précipice. Dans les interstices, les écarts, les distances infimes. De toute façon, les idées, je ne les vois pas. Quelque chose est retenu, quelque chose s’inscrit, un souvenir du monde vivant s’imprime et se suspend. Un écart entre ce qui est dit et la réalité. Ce qui ne se voit pas n’existe pas. L’impalpable est irréel. Pouvons-nous nous déplacer sans être conscients de la distance ? Apparaître, disparaître, partir, revenir. La suspension des détails. Le présent à travers soi.
Dans Lire ensemble : Échanger, arpenter, cartographier, paru aux éditions Premier Parallèle en 2026, Thibault Le Page propose dix-sept exercices conçus pour découvrir le goût de lire ensemble. Dans ces pistes pour initier et soutenir des temps collectifs autour du livre, il consacre notamment un des chapitres aux boîtes à livres. Depuis le début du mois, je me suis lancé dans la prise de photos régulière de tous les livres qui sont déposés dans la boite qui se trouve dans la rue Eugène-Varlin, où je vis à Paris, située devant les bureaux de l’AVVEJ, association de protection de l’enfance, en face de la librairie du Canal. Je passe deux à quatre fois par jour devant et je photographie systématiquement les livres et les revues qui se trouvent à l’intérieur. Pour l’instant, je n’ai pas encore d’idées précises de ce que je vais faire de ce travail en cours, quels textes écrire en regard de ces images, sans doute une réflexion sur le livre.
Dans son livre Gros œuvre, Joy Sorman raconte qu’elle a souhaité passer « une nuit entière dans la salle du comité central », sous la coupole du siège du Parti communiste. En profitant de l’ouverture exceptionnelle du lieu pour cause de canicule, le bâtiment étant climatisé, devant l’affluence des visiteurs qui emplissent tout l’espace et le brouhaha qu’ils provoquent, je repense à ce que l’autrice écrit sur l’acoustique du lieu : « Le moindre mouvement prend une ampleur sonore et spatiale disproportionnée, cette pièce n’est pas à mes dimensions mais à celles d’une réunion publique agitée. »
C’est une question d’intention. Prendre en photo les personnes qu’on croise dans leur environnement. Cela suppose d’être à l’affût, de voir ce qui va arriver avant qu’il survienne, d’anticiper son positionnement et de maîtriser son geste pour capter la scène dans son ensemble, dans le mouvement. Arrêter le temps et saisir l’espace dans une photographie. Il y a cet homme qui dort par terre place de la République, la position de ses mains au niveau de son cou comme pour se protéger. Ces trois personnes discutant devant un café. Un jeune Japonais élégant devant la devanture d’un magasin d’encadrement. Une jeune femme qui regarde dans ma direction, au milieu de la rue. Un homme qui téléphone, une cigarette à la main, devant un panneau interdisant l’accès à la voie piétonne pour cause de chantier.
Dans cette partie du parc de Belleville, où je suis venu voir l’itinéraire autour de Perec, en remontant la rue Villin, comme dans de nombreux parcs et jardins de la ville, l’endroit est squatté par des personnes qui y dorment ou y passent la journée à l’abri de la chaleur. Ils s’y installent durablement et laissent les lieux dans le désordre d’une chambre qu’on quitte à la hâte sans faire son lit.



