Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.
« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».
Jorge Luis Borges, Fictions
On ne sait pas ce que cette construction qui n’est pas encore achevée, encore en travaux, vient faire là, la raison de sa présence au milieu de la pelouse : elle transforme le panorama habituel, devant le dôme étincelant de La Villette, bouleverse les habitudes des sportifs qui viennent jouer ou s’entraîner à cet endroit, mais aussi les promeneurs, et toutes les personnes qui apprécient, aux premiers beaux jours, s’installer là pour pique-niquer le midi, se reposer, profiter du soleil, du calme du parc. Par la porte restée entrouverte, on aperçoit à l’intérieur de grands échafaudages. On imagine qu’il s’agit d’une salle de spectacle pour une durée limitée. Quand on revient de promenade, on comprend que la manière dont le bâtiment transformait le paysage, dans la lumière pâle de cette journée d’hiver, le bleu vif et tenace de ses reflets qui se propageait au sol, sur les pavés, l’herbe et jusqu’à l’eau du canal. Tout cela nous laissait deviner ce qui allait se passer à l’intérieur. On découvre en effet que ce lieu éphémère disparaîtra au printemps, dans deux mois à peine, et qu’il va proposer un spectacle immersif mêlant installations LED à 360°, performances chorégraphiques et visuels 3D avec une musique originale interprétée en direct. Ce spectacle son et lumière va plonger le spectateur, selon les organisateurs, dans une version surréaliste de Paris, s’effondrant sous le poids du temps. Dans leur présentation clinquante et sensationnaliste, qui s’accorde parfaitement cela dit à ce spectacle que je n’irais pas voir, je retiens cependant qu’il efface la frontière entre le rêve et la réalité, entre ce qui est construit et ce qui est imaginé, car c’est bien l’effet ressenti devant cette architecture éphémère.
La fumée d’abord, il n’y a pas de fumée sans feu, le feu qui prend, qui craque, au feu les pompiers, la maison qui brûle, poings serrés, serrer les dents, dent de scie, scie circulaire, cercle de cendres, sang d’encre, signaux de fumée, noir de monde, feu follet, allumette craquée, pic de chaleur, chaleur humaine, humain trop humain, fumée de cigarette, mégot qui mégote, mégaphone qui crache, crachat, crachin, brouillard, brouiller les pistes, atterrissage forcé, force majeure, carbone quatorze, âge du feu, feu de joie, soufre et salpêtre, noir dessein, dessin dans la buée sur la vitre, vitre fêlée, faille sismique, combustion lente, montée de fièvre, fumée qui monte, qui ment, qui m’enveloppe, me disperse en particules, volutes et volte-face, feu qui couve, qui couvre tout, d’un nuage, brasier des souvenirs, souvenirs en cendres, cendres encore chaudes, comme un secret qui fume.
L’autre jour, j’ai entendu un morceau de Bud Powell, dans une compilation de ses enregistrements à New York entre 1944 et 1949. Le son avait quelque chose de métallique. Je me sentais extérieur à cette musique, et je m’en suis étonné, car c’est un musicien que j’aime beaucoup. Au bout de quelques minutes, pourtant, la musique m’emportait à nouveau. J’étais entré, et il devenait difficile d’en sortir. J’étais propulsé dans les méandres du jeu tout en vélocité et en légèreté du pianiste et de ses musiciens. J’ai pensé que ma difficulté venait d’abord de l’enregistrement, de son ancienneté. Cette idée continuait à m’occuper tandis que je me souvenais d’une récente promenade dans un quartier du 20ᵉ arrondissement où je n’étais plus retourné depuis longtemps. Je ne sais pas ce qui m’en avait éloigné, il aurait suffi d’un petit détour pour y revenir, mais l’occasion ne s’était pas présentée. En reprenant mentalement ce parcours, cela m’a fait réfléchir à mon rapport au temps. Je ne vois plus ce quartier comme je l’ai vu la première fois. Certains repères me sont revenus en y déambulant, mais ils se reliaient différemment, dessinant un trajet inattendu, qui en transformait de manière inédite le souvenir. Le lieu avait vieilli, sans moi. Je ne voyais plus sa nouveauté, seulement l’ancienneté de mon passage, comme si je feuilletais un album d’images d’un lieu qui aurait disparu. Quel lien avec Bud Powell ? Sa musique est intemporelle, mais nous l’écoutons parfois sur des supports datés. Les enregistrements anciens peuvent nous laisser un temps sur le seuil de l’œuvre, si l’on ne force pas l’entrée de l’écoute. Et c’est une œuvre en mouvement dans laquelle on entre en accueillant cet élan qui nous emporte. Revenir dans ce lieu m’a laissé, moi aussi, un temps, sur le seuil. Je suis resté à distance, dans le souvenir et non dans le présent de ce lieu.
J’ai rendez-vous, je presse le pas, ça file, ça clignote autour de moi. Je traverse la ville à grandes enjambées, la pluie éclabousse mon visage, mes chaussures s’enfoncent dans l’eau des flaques. Les enseignes des commerces brillent dans l’obscurité, leur éclat coloré me saute aux yeux. Je ne distingue pas nettement ceux que je croise dans la rue. Leurs silhouettes surgissent et disparaissent à contretemps. Elles se succèdent, tournoient, comme dans un tourbillon. Un couple sous un abribus. Un homme parle seul, éclairé par les phares des voitures, il surgit de la pénombre, comme sur une photo surexposée. Je presse l’allure. J’ai l’impression de m’échapper sans savoir d’où. Personne ne me regarde vraiment, pas le temps. Pourtant je vois leurs traits, striés par la pluie, traversés d’éclairs aveuglants. Les vitrines me renvoient un double flou, une ombre qui pourrait être la mienne. Tout se bouscule. Un porche sombre, une odeur d’essence, le fantôme d’un chien, le grincement du métro aérien, une sirène au loin. Une tension douce me serre la poitrine. C’est presque agréable. Je continue d’avancer, encore, plus vite, jusqu’au prochain carrefour.



