Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.
« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».
Jorge Luis Borges, Fictions
Je sais que je me répète, je ressasse toujours la même histoire, décris le même phénomène, en ville comme à la campagne, mais ça m’obsède, je ne peux pas m’empêcher d’y penser en traversant les paysages qui m’attirent. Lorsque je reviens dans un endroit dans lequel j’ai tant de souvenirs, comme cet été en famille, alors que je suis resté plusieurs années sans y retourner, et que je change de point d’attache, choisissant la campagne plutôt que la plage, ce changement de perspective me trouble les premiers jours. L’importance d’avoir un lieu à soi, où l’on se sent bien, est aussi cruciale sans doute que de savoir rester mobile, réactif, dynamique. Le lieu est modifié, et notre relation à son environnement change jusqu’aux souvenirs qu’on en avait. On évite le lieu d’origine, restant à distance. Quand on y passe, c’est tête basse, sans s’attarder, avec une pointe de nostalgie. Là-haut, dans le village, tout est plus accessible. La douceur de l’air sur les falaises, le vent dans les arbres, malgré la chaleur, fait oublier que l’été a été dur partout en France, avec ses canicules répétées.
Cette allée de trente-quatre châtaigniers au beau milieu des champs est le vestige d’un paysage passé figé dans le présent. Ces éléments composaient, avec des vergers, le paysage environnant une ancienne bâtisse depuis lontemps détruite. Comme le rappelle l’Observatoire des arbres : « En 1840, le cadastre napoléonien figure le tracé d’un chemin menant à un ensemble bâti, probablement une avenue ». Son accès est protégé aujourd’hui, espace réservé à la chasse. Heureusement, dans la région, de très nombreux sentiers, chemins, allées, routes permettent de marcher à travers champs, bois et forêts.
Tout le monde portait ses lunettes, chacun la sienne dans une famille, alors qu’une seule aurait bien suffi pour voir ce qu’il y avait à voir. Nous n’avions pas réussi à en obtenir à temps, rupture de stock généralisée. Nous n’y avions pensé que la veille pour le lendemain, sûrs de n’en trouver nulle part. Sur l’étendue sèche de la falaise, nous nous amusions avec une feuille blanche à voir apparaître les lunules d’ombres que l’éclipse projetait à travers les feuilles et les fleurs des scabieuses des champs. L’urgence de cet événement qui nous échappait et son apparition restaient imperceptibles. Notre précipitation à ne rien voir était irrésistiblement drôle, cocasse. Une manière de nous éclipser devant ce spectacle, de refuser l’injonction de l’événement. Une volonté de passer à côté tout en cherchant vainement à en ressentir les effets, alors que le souvenir d’une ancienne éclipse, celle de 1999, oblitérait celle-ci.
L’approche du Mont-Saint-Michel est multiple. Il y a celui que je fuis depuis ma jeunesse, temple hideux du tourisme de masse. L’image que sa silhouette de château de sable forme dans le paysage de la région. On peut l’apercevoir depuis le littoral, avec cette impression sans cesse changeante, selon le point de vue choisi. Depuis les falaises de Carolles, à partir du Bec d’Andaine, aussi bien qu’à Genêts ou Saint-Jean-le-Thomas. Cette fois-ci, nous l’avons approché directement par la plage et les dunes. Si le Mont nous paraissait encore très lointain, se dessinant à l’horizon en contre-jour, alors que nous marchions sur le sable gris d’humidité, cette sensation inédite a pris la forme d’une révélation. Sentir les embruns sur la peau, le vent siffler aux oreilles, faisant osciller les oyats, danser la roquette de mer. L’année prochaine, c’est certain, nous traverserons la baie à pied. À sa rencontre.
La bibliothèque a dû fermer à cause du chantier du toit-terrasse de la crèche située au-dessus des étages de notre structure. Nous n’avons pas été tenus informés. J’ai réalisé, comme mes collègues, que le chantier durerait tout l’été, car les panneaux installés sur le trottoir devant la bibliothèque en limitaient considérablement l’accès. Ce que nous n’imaginions pas, et visiblement cela n’avait pas été envisagé non plus au niveau des responsables du chantier, c’est que le goudronnage du toit, avec ses émanations nocives en pleine chaleur estivale (sans parler des épisodes caniculaires), allait rendre impossible le travail dans la bibliothèque. Toute l’équipe a donc dû être redéployée dans les bibliothèques du réseau parisien. Pour ma part, j’ai choisi celle de Buffon. Elle n’est pas dans mon quartier, ce qui m’a obligée à prendre le métro, alors que d’habitude je m’y rends à pied, la bibliothèque étant située à dix minutes de chez moi. Cela m’a permis malgré tout de découvrir ce quartier en pleine mutation. Le nouveau quartier Austerlitz. Après sa rénovation, la gare d’Austerlitz va s’ouvrir vers le square Marie-Curie qui s’agrandit et vers le Muséum d’histoire naturelle, en face du Jardin des plantes.



