Dimanche 1er février 2026
Toute trace du temps s’efface
Contacts successifs #140

Abandonner n’est jamais facile

Un rêve : Dans le train qui file à vive allure. Dans la mauvaise direction. Là où d’habitude le train traverse des paysages de campagne, la rame fonce droit sur d’immenses bâtiments, de vastes entrepôts, dans une impressionnante friche industrielle, puis longe la Seine pour arriver finalement à Marmottan. Je vois nettement le panneau, en m’interrogeant sur son emplacement à cet endroit. Mais tout va vite, je n’ai pas le temps de ralentir. Nous arrivons en gare. C’est une sorte de gare de triage. De très nombreuses lignes les unes à côté des autres. Sur chaque ligne, des trains de couleurs différentes restent à quai. Chaque ligne est la propriété d’une société différente ; quand je passe d’un quai à l’autre, la foule m’empêche de monter dans les wagons. Les trains sont tous bondés, à l’arrêt. C’est la grève, aucun train ne peut partir. La foule court sur les quais bondés, mais ce n’est pas à cause de la grève. Parmi les gens dans la cohue de la gare, certains vivent depuis longtemps dans les couloirs de la gare, ils portent des vêtements élimés, reprisés et sales, ils errent dans la gare où ils vivent comme des fantômes, ces personnes sont contaminées, contagieuses. Tout le monde les évite au dernier moment. J’erre à mon tour, sans savoir comment sortir de cet enfer.

Rue Georges Lardennois, Butte Bergeyre, Paris 19ème, 18 janvier 2026

Dans la lenteur et l’épaisseur du temps

Je viens enfin de terminer la lecture des corrections de Rien que les heures, à partir du travail pointilleux effectué par Noëlle Rollet sur le texte. Les nombreuses anacoluthes, quelques passages à expliciter, des accords à justifier, une ponctuation pas assez claire parfois. L’intégralité des noms de ville et de pays à uniformiser, par rapport aux noms d’origine ou à leur version française. Aucune faute d’orthographe, juste quelques accords à préciser, avec le sens de la phrase telle qu’elle se construit dans chaque séquence du texte. Je m’améliore. En fait, j’utilise de bons outils de correction. Le plus difficile dans ces relectures, c’est de parvenir peu à peu à se détacher du texte. Apprendre à s’en séparer. Pour y parvenir, il faut tout relire une dernière fois.

Tout s’inverse, tout se confond

Je marche dans la rue, dans la nuit, ce n’est pas si souvent, et j’aperçois, avenue de la République, un matelas posé contre un mur, un rebut sur lequel quelqu’un a écrit ces mots : Demain, qui pour penser, qui pour écrire ? La phrase est là, elle me questionne au passage. Je reviens sur mes pas. Combien sont ceux qui la lisent vraiment ? Elle a un impact pourtant cette phrase, en ce lieu, demain fait pression, qui pour penser quand ça continue, qui pour écrire quand ça brûle. C’est signé fmr, trois lettres, un surnom. Un signe. Penser à la place, écrire à la place. Je photographie l’objet à l’abandon, puis je poursuis mon chemin, j’ai rendez-vous, mais la phrase me suit, elle creuse son chemin en moi, elle insiste, elle n’est pas achevée, elle travaille encore longtemps en moi, me questionne, me taraude. Plus tard, plus loin, dans la nuit, je rentre à la maison, repensant aux conversations enjouées de la soirée, entre vieux amis, souvenirs et projets, et ce sont encore des mots, sur une surface, une façade, celle de l’hôpital Saint-Louis, le bâtiment des grands brûlés, et là, ces mots : Embrasser les risques. C’est écrit, incliné, dans le mouvement du geste de l’écriture, l’empressement pour ne pas être pris en train d’écrire, sur le vif. Embrasser comme on serre, comme on colle, embrasser ce qui peut faire mal, ce qui peut laisser une trace. Ici ça résonne, ça frappe, les mots savent où ils sont, ils savent ce qu’ils font. Les deux phrases se parlent à distance, se font écho, demain qui pour penser, embrasser les risques, penser c’est déjà risquer, écrire c’est déjà se brûler les doigts, les tags ne décorent pas, ils déplacent la pensée dans la rue, ils la mettent à hauteur de pas, à hauteur de corps, ils ne promettent rien, ils n’expliquent pas. Ils me travaillent au corps, ils continuent à penser en moi pendant que je m’éloigne.

Parc Archéologique de Pompéi, Italie, 22 avril 2014

La mesure du temps restant

À la fin de l’année dernière, j’avais commencé à travailler à un projet pour la revue TINA, autour de l’horloge de la fin du monde. Je souhaitais écrire un diptyque, mettant en tension deux régimes d’écriture, un versant documentaire condensé (résumant le contexte historique, les décisions depuis la création du Bulletin of the Atomic Scientists depuis 1947, les raisons de l’avancée ou du recul des aiguilles) et un versant poétique transposant la mesure du temps restant en expérience sensible. Certains textes étaient ancrés dans le corps (sensorialité immédiate), d’autres dans la mémoire (fragmentée, circulaire), d’autres dans le vivant (nature, monde partagé), d’autres enfin dans le symbolique (fin, attente, métamorphose). Je n’ai finalement pas été au bout de mon projet malgré les nombreuses heures passées à y travailler et les dizaines de textes produits pour préparer la série. Je trouvais cela trop déprimant. J’y repense aujourd’hui, car jamais l’horloge de la fin du monde n’a été aussi proche de la catastrophe. Un an après avoir averti de l’urgence absolue, les scientifiques constatent que les grandes puissances ont choisi l’affrontement plutôt que la coopération. Les États-Unis, la Russie, la Chine, mais aussi d’autres États, ont durci leurs positions, ravivant une logique nationaliste et compétitive qui fragilise les rares accords patiemment construits depuis des décennies. La diplomatie recule, la méfiance progresse, et avec elle les risques d’anéantissement nucléaire, d’effondrement climatique et de dérives technologiques. L’année écoulée a vu s’intensifier plusieurs conflits impliquant des puissances nucléaires. En Ukraine, la guerre s’est accompagnée de menaces explicites liées à l’arme atomique. En Asie du Sud, les tensions entre l’Inde et le Pakistan ont dégénéré en frappes transfrontalières. Au Moyen-Orient, des attaques contre des sites nucléaires iraniens ont ravivé le spectre d’une prolifération clandestine. Pendant ce temps, une nouvelle course aux armements s’installe : augmentation des arsenaux, modernisation des systèmes de frappe, projets de défense antimissile spatialisée. Sur le front climatique, les indicateurs virent au rouge. Le dioxyde de carbone atteint un niveau inédit, les températures battent des records, les mers montent, les cycles de l’eau deviennent erratiques. Sécheresses, inondations et vagues de chaleur déplacent des millions de personnes et provoquent des dizaines de milliers de morts. Les réponses politiques, loin d’être à la hauteur, s’avèrent parfois ouvertement destructrices, notamment par le recul des politiques climatiques et des énergies renouvelables. À ces menaces s’ajoutent celles issues des sciences du vivant et de l’intelligence artificielle. La possibilité de créer des formes de vie synthétiques incontrôlables, l’usage de l’IA pour concevoir de nouveaux agents pathogènes, l’affaiblissement des systèmes de santé publique et la militarisation accélérée de l’IA dessinent un paysage instable. L’expansion des régimes autoritaires, enfin, entrave toute réponse collective. Pourtant, des issues existent : dialogue, désarmement, coopération scientifique, transition énergétique. Mais le temps se resserre. Nous avons perdu 4 secondes cette année. Il ne nous reste plus que 85 secondes avant minuit.

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