Visible et comme masquée de neige
La neige a tout recouvert d’un seul mouvement, effaçant les volumes des voitures, ralentissant les pas des piétons, saisissant leurs corps et réveillant l’enfance en chacun de nous, et dans le silence cotonneux presque irréel de la ville, troué soudain par les cris joyeux des enfants sortant de l’école, cette parenthèse blanche, d’abord incrédule mais déjà menacée de disparition, s’est offerte comme une illusion fragile, flocons gris tombant d’un ciel blanc, trottoirs bientôt maculés de boue, neige promise à la pluie, tandis que demeuraient, longtemps après, le craquement de mes pas, l’image de frères et de sœurs ramassant avec empressement l’accumulation de neige sur les tables des cafés pour façonner des boules qu’ils n’avaient même plus la force de lancer, et mon propre rire se mêlant au leur, dans la douce impatience de se prendre au jeu, et de profiter de la métamorphose de la ville avant que tout ne s’efface.
Le rire aux rumeurs
J’entre dans une boulangerie, j’attends d’être servi, il n’y a pas foule ce soir-là, mais les employés rient ensemble sans que je sache ce qui les fait rire. Cela dure et c’est difficile de ne pas se sentir visé par ces rires qui n’ont probablement rien à voir avec moi. Ils me rejettent cependant, m’isolent. Ils me mettent de côté, hors jeu, sur la touche. Dans le bureau de la direction, à la bibliothèque, entendre la responsable et son adjointe rire, quelques secondes à peine après en être sorti. Bien sûr que cela n’a aucun rapport avec moi, je ne suis pas visé, mais je ne peux m’empêcher de relier ce rire qui me suit quelques mètres derrière, quelques secondes après, avec ma sortie. Entendre des gens rire devant ou derrière moi et ne pas pouvoir m’empêcher de penser qu’on se rit de moi, que ce rire se moque de moi. En même temps, c’est si proche, si visible, perceptible, comment pourraient-ils se le permettre ? Mais impossible de ne pas y penser. Cela m’obsède. Ce rire envahit ma tête, vrille mes pensées. J’ai l’impression qu’il envahit tout l’espace autour de moi, que tout le monde s’en rend compte, exposé à la risée de tous.
De la prémonition et du souvenir
Je voudrais écrire un roman qui fonctionnerait comme un hologramme narratif, chaque fragment y serait autonome tout en contenant l’ensemble à l’état diffracté, et plus on avancerait, plus l’ensemble se reconfigurerait, non par accumulation mais par superposition, par glissements, par reprises presque identiques mais jamais tout à fait, si bien que le lecteur ne saurait jamais s’il se souvient d’un passage antérieur ou s’il anticipe un passage à venir, car la question qui traverse le livre ne chercherait pas de réponse définitive. Pourquoi avons-nous parfois la certitude de reconnaître ce que nous n’avons jamais vécu, et comment cette certitude peut-elle être plus forte que n’importe quelle preuve ? Il n’y aurait pas d’intrigue linéaire, pas de progression dramatique au sens classique, mais une série de figures, de régimes de discours, d’époques qui se répondent sans se rejoindre, un narrateur-essayiste qui doute de ses propres souvenirs, un enfant persuadé d’avoir déjà rêvé le monde qu’il découvre, un spectateur de cinéma qui reconnaît des images qu’il est pourtant certain de voir pour la première fois, un homme convaincu d’avoir déjà vécu sa vie entière, une femme hantée par des images qui lui semblent familières sans qu’elle puisse les rattacher à une expérience précise, et peut-être que ces figures ne seraient qu’un seul et même sujet, diffracté dans le temps, ou bien des variations d’une même configuration de conscience, comme si le roman explorait moins des personnages que des états de reconnaissance. Peu à peu, sans jamais l’énoncer frontalement, le livre défendrait une idée insistante. Le déjà-vu n’est pas un dysfonctionnement de la mémoire, mais une expérience-limite du temps, la preuve sensible que le présent n’est jamais pur, que le passé n’est jamais clos, que l’avenir projette déjà ses formes dans la mémoire, et que le temps du roman, comme celui de la conscience, n’est ni circulaire ni linéaire, mais stratifié, réversible, parfois suspendu, avec des fragments qui semblent venir après la fin et d’autres avant le début. Un motif reviendrait sans cesse, celui de la ressemblance trompeuse, entre deux visages, deux images, deux souvenirs, entre le vécu et l’inventé, jusqu’à faire affleurer une inquiétude sourde, celle d’un monde où l’archive vacille, où les souvenirs se falsifient, où les récits collectifs sont falsifiés par la prolifération des images, et où le déjà-vu devient une condition historique contemporaine. Le roman ne se conclurait pas par une révélation, mais par une dissolution, dans une scène simple, reconnue comme déjà lue, mais légèrement déplacée, parce que le déjà-vu ne se ferme jamais, et que ce roman serait moins une histoire qu’un mille-feuilles temporel, une expérience de reconnaissance sans origine, à l’ère où la mémoire humaine se mêle aux mémoires machiniques, et où le présent se donne toujours comme déjà traversé par ce qui n’a jamais eu lieu.
La fièvre de l’énigme
C’est quelque chose qui me prend de vitesse, un mouvement irrésistible. Je me laisse faire et c’est là, précisément là, dans cet équilibre précaire, que je découvre que je me sens mieux, quand je ne décide plus entièrement du pas qui m’emporte, quand la trajectoire cesse d’être en ligne droite pour devenir dérive habitée, un glissement où le corps comprend avant la pensée, où la vie s’écrit toute seule non pas en phrases achevées mais en mots esquissés, fragiles, à l’endroit exact où l’intime frôle le collectif. Nous n’avons pas besoin de nous regarder, il y a des joies clandestines, des éclats de rire, des bonheurs qui n’ont pas à être soulignés pour nous ravir, ils tiennent dans un souffle. Sur le fil tendu du présent qui ne promet rien mais ne retient rien. Il y a cette coupure nette, presque chirurgicale, qu’il faudrait apprendre à observer sans peur. Il importe de comprendre ce qu’elle sépare et ce qu’elle relie en nous. Ce dehors qui se révèle dedans, ce lointain qui palpite au cœur même. Accorder les gestes, laisser du temps au temps, la lenteur répare parfois ce que la vitesse a brisé.





